"Quand j'ai eu le contrat avec la maison de disque Prestige, j'ai décidé que si je mettais quoi que ce soit sur un disque, cela devait être moi-même".
John Coltrane
John Coltrane n’a encore jamais sorti d’album en solo mais devient de plus en plus demandé. Depuis qu’il a intégré le quintette de Miles Davis, celui-ci jouit d’une popularité nouvelle et devient un des saxophonistes les plus en vogue du milieu des années 50.
En effet, Coltrane intégra le “Nouveau Quintette de Miles Davis” en 1955, avec lequel il enregistrera quelques albums sur lesquels il donne, selon l’auteur de “Coltrane : The Story of a Sound” Ben Ratliff, des prestations correctes mais très loin de ce que va pouvoir faire John par la suite. En fait, la plupart des biographes s’accordent à dire qu’à l’époque, Coltrane n’avait absolument pas trouvé son style : parti d’abord comme un des nombreux imitateurs de Charlie Parker, Coltrane développa sa patte musicale de façon suffisante pour devenir un saxophoniste reconnaissable mais pas unique.
Néanmoins, un élément gâche son potentiel : son addiction à la drogue et à l’alcool, pour laquelle Miles lui avait donné un ultimatum avant d’être renvoyé du groupe du fait de sa dépendance qui n’avait plus de limites. Le mal-être est profond : Michael Harper, auteur d’une biographie sur Coltrane, estime qu’il organisait en réalité sa propre sortie. Il se disait fatigué par la musique, lassé ;
C’est un paradoxe qui va durer deux années : Coltrane essaie de s’imposer et de créer quelque chose qui lui est propre, mais il est trop dépendant pour pleinement s’investir dans son art. C’est ce qu’explique David Amram, un musicien qui a joué avec Coltrane en 1956, pendant cette période. John lui a dit qu’il essayait de créer une musique et un phrasé qui soient aussi naturels que la théorie de la relativité d’Einstein.
“Quelque chose qui provienne de l’espace et des constellations”.
Coltrane se cherche et compose : on peut entendre par exemple deux de ses compositions sur l’album “Whims of Chambers” de Paul Chambers, paru en 1956. Mais son rythme est lent : il a du mal à se concentrer pour tenter produire des œuvres marquantes. Son processus de composition était d’ailleurs très loin de l’approche qu’il allait adopter plus tard : ses compositions étaient l’émanation de séquences d’accords jouées au piano lors de longues improvisations, qui aboutissaient finalement à un thème ; une approche plus arithmétique que spirituelle.
Toutefois, le groupe de Miles, principal gagne-pain de John, souffre des problèmes de ce dernier : la presse n’est pas bonne à propos des derniers concerts de Miles ; les critiques déplorant le fait que John n’essaie plus de communiquer avec Miles et joue sa partie de manière très dogmatique, presque automatique.
“En tant que soliste, Coltrane semble avoir le bagage nécessaire mais cède trop souvent à un déluge de doubles croches qui sont remarquables par leur manque de cohérence”.
Un critique de la revue « Metronome«
L’ambiance est si mauvaise qu’en mars, Miles annule abruptement plusieurs dates à Baltimore ; selon Thelonious Monk, il aurait été témoin d’une confrontation qui en était arrivée aux mains entre Davis et Coltrane. C’est à ce moment que Miles décide de licencier Coltrane, qui sera remplacé quelques temps par Sonny Rollins. Coltrane n’a alors plus de travail, et retourne vivre à Philadelphie, chez sa femme Naima, qu’il avait épousée deux ans plus tôt. Il tombe à ce moment dans une profonde dépression : il est bien conscient que c’est de sa faute si un des meilleurs quintettes au monde s’est dissous.
Comme il le confia dans une interview pour le journal local en avril 1957, il se disait “dépressif” : personne n’est dupe ; le journaliste remarque lui-même que Coltrane ne fait pas de la bonne musique quand il est sous l’influence de drogues. Mais John rajoute également qu’il ne crée rien de bon quand il est dans un mauvais état d’esprit : il est l’antithèse du mythe de l’artiste dépressif créateur. Il végète tout simplement la plupart du temps, jouant peu et abusant plus que jamais de la drogue et de l’alcool.
Alors qu’il était au bord du gouffre, prêt à tout abandonner, l’opportunité qui changea sa vie vint enfin : Bob Weinstock, le créateur du label Prestige, lui offre un contrat d’enregistrement en avril 1957. C’est l’opportunité de sa vie, il la prend très au sérieux, comme il le dit lui-même.
“A ce moment-là, j’ai eu le contrat avec la maison de disques Prestige, et j’ai décidé que si je mettais quoi que ce soit sur un disque, cela doit être moi-même”. – John Coltrane
Un jour, il se réveilla dans la nuit et dit à Naima :
“Naima, j’en ai fini. (…) J’ai décidé d’arrêter de fumer, de boire et de me droguer. Mais j’ai besoin de ton aide, je ne peux pas faire tout ça moi-même. Tu m’aiderais Naima ? Tu me soutiendras jusqu’au bout ?”
Ce à quoi elle répondit :
“Tu sais que je le ferai”
Il s’est levé, s’habilla et alla dans la chambre de sa mère avec qui il eut la même discussion. C’est ainsi que ce jour-là, et les jours qui suivront, il s’enfermera dans une pièce, ne subsistant qu’avec de l’eau. La lutte qu’il menait contre ses démons intérieurs était consommée ; même si en réalité lui parle d’un éveil spirituel plutôt que d’un combat ;
“Durant l’année 1957, j’ai vécu, par la grâce de Dieu, un éveil spirituel qui allait me conduire vers une vie riche, pleine et productive. À ce moment, par gratitude, j’ai demandé humblement d’obtenir le privilège de rendre les autres heureux à travers ma musique. Je crois qu’il me l’a accordé par Sa grâce. DIEU SOIT LOUÉ”
Ses notes au dos de l’album “A Love Supreme”.
“A ce moment-là, j’ai pris une décision (…) j’ai arrêté de boire et tout ça. Mon jeu était bien meilleur instantanément… ça m’a aidé dans toutes sortes de choses quand j’ai arrêté de boire. Je pouvais mieux jouer, mieux réfléchir, etc.”
Dans une interview datant de 1961.
Il est vrai que ce qui est absolument frappant, c’est à quel point Coltrane devient presque immédiatement un meilleur musicien. “Presque” car il y a quelques jours de vacance : après son isolement, John joue au Red Rooster avec Jimmy Garrison et McCoy Tyner, et Naima se souvient que son mari jouait comme s’il n’avait jamais jouer de saxophone : le sevrage était si sévère que Coltrane avait perdu tous ses moyens pendant quelques soirées. Cette perte de contrôle est d’autant plus surprenante que John va enregistrer à la fin de ce mois de mai 1957 son premier disque, sur lequel les changements sont déjà sensibles.
En effet, Weinstock avait signé Coltrane en avril pour un enregistrement à partir du 31 mai 1957 : chez Prestige, tout se fait rapidement. Le but du label est de produire pour pas cher des artistes souvent dans une mauvaise passe et ce avec des sessions très courtes et denses. Mais toutefois John ne laisse rien au hasard : sur les morceaux qu’il signe lui-même, il va jusqu’à écrire les lignes de basse, ce qui est particulièrement inhabituel.
Le premier morceau enregistré et mis sur le disque est “Straight Street”, la “rue droite”, en référence au chemin qu’il a décidé d’emprunter vis-à-vis des substances et de l’alcool. La différence est nette : le jeu de Coltrane est plus clair, plus varié, plus précis ; bref il joue considérablement mieux qu’avant.
En réalité, c’est l’approche de la musique qu’avait Coltrane qui a complètement changé : sa méthode de composition avant tout est devenue radicalement différente. Comme le relèvent ses amis de l’époque, John ne cessait de parler de ce qu’il faisait et de ce qu’il cherchait. Il ne compose plus à partir de successions d’accords comme il le faisait auparavant, il s’efforce maintenant d’être totalement libre musicalement et ne fonctionne plus arithmétiquement. Sur son phrasé aussi, en quelques mois il développe ce que le critique Ira Gitler nommera fameusement l’approche “sheets of sound”, littéralement “couches de sons”, un système similaire mais toutefois plus développé que celui du pianiste Hasaan Ibn Ali, qui cherche à explorer toutes les possibilités et combinaisons possibles sur un accord donné et ce à travers des rythmes encore plus rapides que des quadruples-croches.
“Les “Sheets of sound” me sont apparus à un moment où j’étais fatigué de certaines modulations. Quand par exemple je voulais retourner sur un Do, je devais passer par Ré, puis par Sol et enfin arriver sur Do. Un jour, en m’amusant sur le piano, j’ai découvert de nouvelles façons d’arriver au même résultat. Mais ça impliquait d’aller à beaucoup d’endroits très vite, et c’est pour ça qu’on a identifié ça à des couches sonores. Parfois je n’entendais pas moi-même les notes que je jouais, je devais écouter l’enregistrement. Je me suis dit que j’allais essayer de faire de même mais avec seulement quelques notes, horizontalement, mais je n’ai pas encore eu le temps de m’y atteler avec mon nouveau groupe”.
John Coltrane au Washington Post en 1961
Enfin, il faut considérer son éveil spirituel au regard de son retour aux influences classiques afro-américaines auxquelles il s’efforce de revenir et qu’il veut connaître davantage. C’est quelque chose que l’on retrouve par exemple sur « Bakai » ; un morceau composé par un de ses amis les plus proches, Cal Massey, au travers de cette base rythmique extrêmement singulière qui tire ses racines de la musique traditionnelle afro-américaine.
Pris dans un ensemble, il faut comprendre la chose suivante : Coltrane veut s’exprimer lui ; mettre l’accent sur sa singularité en tant qu’être humain mais aussi en tant que noir-américain.
« La connaissance est à la conscience ce qu’est le panneau pour le voyageur : juste une indication du chemin parcouru auparavant. La connaissance n’est même pas directement reliée à l’existence »
“La suprême leçon de la conscience humaine est de savoir comment ne pas connaître. Comment ne pas interférer. Comment vivre dynamiquement, à partir de la grande Source, et non pas statiquement, comme les machines conduites par des idées et des principes de l’esprit, ou automatiquement, à partir d’un désir fixe… “
C’est alors qu’on comprend ce qu’il voulait dire par le fait que la religion correspond pour lui à la conscience d’une relation dynamique entre l’individu et la nature ; cette connexion spirituelle à Dieu le menait à exprimer sa singularité à travers sa musique, qui était pour lui le moyen d’expression le plus profond de cette relation. Ainsi, à partir de ce moment, Coltrane n’est plus un saxophoniste comme il en existe tant ; il est le messager de son intériorité : c’est pour cette raison que quand on dit que Coltrane donnait son être dans son jeu, cela paraît si juste. Il avait décidé de devenir l’intermédiaire de sa créativité qu’il sentait venir du Supérieur lui-même.
Ainsi, après avoir enregistré son premier album en tant que leader, Coltrane jouera pendant six mois à partir de juin 1957 avec Thelonious Monk, qu’il citera comme une des collaborations les plus enrichissantes de sa vie.
À la fin de l’année 1957, il réintègrera le groupe de Miles Davis, à un moment où Miles et lui se rejoignent dans leurs recherches musicales. En effet, le Miles d’alors s’intéresse à ce qu’on appellera par la suite « l’approche modale » , qui veut varier davantage sur un même accord, ou bien une suite d’accords nettement moins extensive que ce qu’il était courant de trouver à l’époque.
“Il me semble qu’il bougeait dans la direction opposée [aux structures multi-accords] à travers l’utilisation de moins en moins de changements d’accords dans les morceaux. Il utilisait des compositions qui permettaient une direction mélodique et harmonique complètement libres”
John Coltrane à propos de son retour dans le groupe de Miles.
Avec Davis, Coltrane deviendra l’un des plus importants représentants de la mouvance hard bop, tout en continuant de développer un style propre dont il ne cessera jamais de repousser les limites. Comme le fait remarquer Bob Snead dans une interview datant de 1958, Coltrane exerce déjà une influence majeure sur ses contemporains.
“On peut presque dire d’ores et déjà que quand il aura soufflé sa dernière note, il sera reconnu comme une des plus grandes influences jazz de son temps”
Enfin, c’est quelques mois après l’enregistrement de son premier album en tant que leader que Coltrane obtiendra la permission de Prestige pour enregistrer “Blue Train” chez Blue Note, un des albums les plus importants de l’histoire du jazz.
Finalement, les mots d’Eric Nisenson dans son excellent ouvrage “Ascension : John Coltrane and his quest” résument très bien la portée de cette année 1957 dans la carrière de John et dans le mythe qu’il s’est construit en un temps de vie si court :
“La carrière de Coltrane est une démonstration flagrante de la puissance de la sobriété. Le fait qu’il y ait pléthore d’enregistrements permet de percevoir la manière dont, en seulement quelques semaines, son phrasé et son jeu se sont considérablement améliorés et ont gagné en cohérence et en clarté. (…) Son premier conseil à tout musicien était par ailleurs de “vivre bien”.”
Sources principales :
- RATLIFF, Ben. Coltrane: The Story of a Sound. New York : Farrar, Straus and Giroux, 2007. ISBN 978-0-374-12606-3.
- PORTER, Lewis. John Coltrane: His Life and Music. Ann Arbor (MI) : University of Michigan Press, 1998. ISBN 978-0-472-10161-0.
- THOMAS, J. C. Chasin’ the Trane: The Music and Mystique of John Coltrane. New York : Da Capo Press, 1976. ISBN 0-306-80043-8.
- KAHN, Ashley. A Love Supreme: The Story of John Coltrane’s Signature Album. New York : Viking Penguin, 2002. ISBN 978-0-670-03136-8.
- PORTER, Lewis, DEVITO, Chris, WILD, David, FUJIOKA, Yasuhiro et SCHMALER, Wolf. The John Coltrane Reference. New York : Routledge, 2007. ISBN 978-0-415-97755-5.
- NISENSON, Eric. Ascension: John Coltrane and His Quest. New York : St. Martin’s Press, 1993. ISBN 0-312-09838-3.
- FILY, Nicolas. John Coltrane: The Wise One. Marseille : Le Mot et le Reste, 2019. ISBN 978-2-36054-916-0.
- COLE, Bill. John Coltrane. New York : Schirmer Books, 1976. ISBN 978-0-028-70660-3.
- DEVITO, Chris (éd.). Coltrane on Coltrane: The John Coltrane Interviews. Chicago (IL) : Chicago Review Press, 2010. ISBN 978-1-56976-287-5.

