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Christian Vander & Klaus Blasquiz au Triton - 2026

50 ans de Udu Wudu : Entretien avec Christian Vander & Klaus Blasquiz de Magma

  • Dernière modification de la publication :9 février 2026
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“Pour moi le plus grand bassiste de tous les temps, c’est Jannick Top : c’est au-delà de la basse”.

Voici ce que m’a dit Christian Vander, à l’occasion d’un entretien croisé avec Klaus Blasquiz, qui, s’il était centré au départ sur le cinquantième anniversaire de Udu Wudu, a vite dérivé sur beaucoup, beaucoup d’autres choses. C’est à l’occasion de la résidence que donna Magma au Triton la semaine du 26 janvier 2026 que j’ai pu réunir deux des plus importants vétérans de la Zeuhl pour un entretien qui s’est avéré aussi vaste qu’imprévisible. Vous trouverez ici le dossier préparé pour l’anniversaire de l’album, ainsi que l’essentiel d’un entretien fleuve ayant duré près de trois heures.

Dossier

En 1974, après une tournée en Espagne qui se passa dans des conditions épouvantables (quelques-uns des membres étant passés à côté de la mort plusieurs fois – cf. l’interview plus bas), Jannick Top, bassiste, et Michel Grailler, pianiste, quittent Magma. Jannick, que Vander et Blasquiz avaient rencontré lors d’un concert de Troc en 1973 par l’intermédiaire de René Garber et Jean-Pierre Lambert, se trouvait être le bassiste dont Magma manquait. Comme le disait si bien Christian Vander au micro de France Inter en 1976

“Jannick Top m’a fait la même impression que John Coltrane la première fois que je l’ai vu.”

Jannick Top est un violoncelliste converti partiellement en bassiste, puisqu’il a la particularité d’accorder sa basse en quintes, comme sur un violoncelle, lui permettant de garder un jeu qu’il dit “terrien” : comprendre, ancré dans les racines de la musique. Il en résulte que la manière dont les esprits de Vander et de Top se connectent n’a, selon eux, pas d’égal : musicalement d’abord, comme les divers enregistrements studio et live existants l’attestent, mais également humainement. Comme s’en souvient très bien Christian, lui et Jannick pouvaient parler des heures durant dans sa voiture, Top voulant être systématiquement seul avec lui. Si Vander se fait appeler en kobaïen (la langue propre à l’univers Magma) “Zébehn Straïn Dë Geustaah”, “l’esprit qui tranche au travers de la matière”, Top se doit de contribuer à ce que cette matière reste cohérente, ancrée dans le sol, “terrienne”.

“(…) il y avait entre nous [avec Jannick] des duels d’énergie qui ont eu de graves répercussions. Ce duel s’est terminé à Ibiza, durant une tournée de dates en Espagne. C’était une tournée effroyable, avec un vrai malaise, de mauvaises énergies.” 

Christian Vander à Christophe Rossi

“[À propos de la basse] C’est à la fois un coussin très moelleux et quelque chose de dur, qui pèse des tonnes et sur quoi tout repose.”

Jannick Top – Rock & Folk – 1977

Magma à la Fabrik, Hambourg, 1974

Ainsi, quand il quitte le groupe en 1974 pour se lancer dans l’accompagnement d’artistes de variétés, activité qui deviendra son métier à plein temps par la suite, la plaie est vive. Vander perd alors son âme sœur musicale et va entamer une période difficile, pendant laquelle il sera épaulé par un ami d’enfance, Bernard Paganotti (avec qui il jouait dans les “Chinese”), qui deviendra le bassiste ayant la lourde tâche de succéder à celui qui, en deux ans, est déjà devenu un monument de l’instrument.

C’est au début de l’année 1976 que commence à germer chez Vander l’idée d’une formule que Klaus nomme “éternel retour”, c’est-à-dire un groupe composé d’anciens membres de Magma. En fait, Klaus explique dans Au Cœur du Magma que Christian se sentait bloqué par le succès nouveau du groupe, qui commençait à peine à obtenir un petit succès commercial en plus du succès d’estime habituel. Leur enregistrement Live se vend bien mieux que Köhntarkösz, ce qui cause chez eux un certain malaise et un sentiment d’incompréhension du public vis-à-vis de leur dernier opus. Il faut dire que le succès de Mekanïk Destruktïw Kommandöh était tel qu’il était difficile pour le groupe de faire accepter quelque chose de radicalement différent comme Köhntarkösz. C’est pour cette raison que, dans plusieurs interviews de 1975, Vander et Blasquiz se demandent si, avant d’enregistrer Ëmëhntëhtt-Rê ou Theusz Hamtaahk, ils ne feraient pas plutôt un album de transition pour préparer les esprits à ce qui arrive.

Photo par Philippe Andrieu - Magma - 25 janvier 1976

À l’issue d’une énième tournée épuisante, le groupe se retrouve coincé dans un petit chalet dans le Jura suisse, en 1976, et c’est là que Vander considère sérieusement l’option de retravailler avec Top, ainsi qu’avec Michel Grailler, pianiste que Vander décrit comme ayant “de la magie dans les doigts”. En réalité, Top et Vander ne se sont jamais perdus de vue : preuve en est avec l’Utopic Sporadic Orchestra, formation initiée par Giorgio Gomelsky, producteur historique de Magma, réunissant les deux, ainsi que d’autres membres de Magma et un orchestre, pour interpréter notamment la première version de De Futura Hiroshima. Ce concert a été par ailleurs réédité en vinyle très récemment par le label de Jannick Top, Utopic Records.

Vander était dans une phase complexe et ne voulait plus porter à lui seul toute la responsabilité écrasante qu’est Magma. Les incessants changements de line-up, les tournées sans fin dans des conditions plus que limites épuisent nécessairement celui qui porte à bout de bras, avec Klaus, un groupe seul représentant d’une musique inédite.

C’est finalement en juillet 1976 que le magazine BEST annonce que Jannick Top revient dans le groupe, cette fois-ci à la tête d’un Magma à la direction bicéphale. Cette annonce s’accompagne de celle d’un nouvel album, dont on sait déjà qu’une face sera composée par Christian Vander et l’autre par Jannick Top. La réalité s’annonce néanmoins plus complexe. En effet, pendant que Vander, Top et Blasquiz préparent le nouvel album, l’ancienne formation du groupe, qui inclut notamment Bernard Paganotti, Gabriel Federow et Benoît Widemann, continue d’honorer les engagements pris pour l’été 1976. Ceci aboutit inévitablement à une situation débordante pour Christian et Klaus, ponctuée de moments incongrus, comme au festival Riviera 1976, où le groupe, jouant en début de matinée après une longue nuit d’attente, ne sera pas payé. C’est pour cette raison que Klaus écrit :

“Ce même été, nous mettons la dernière main à l’hybride Udu Wudu, mais le coeur n’y est plus”.

Philippe Gonin – Magma : décryptage d’un mythe et d’une musique

Pour ces sessions, Christian a donné carte blanche à Jannick, qui va apporter une suite à son histoire du peuple d’Ork avec “Soleil d’Ork”. Bernard Paganotti contribue à l’album avec Weidorje, un morceau qui préfigure le groupe du même nom, qu’il fondera également en 1976, juste après son départ de Magma.

““L’histoire du peuple d’Ork raconte la vie d’un peuple qui est par rapport aux machines ce que sont les machines par rapport aux hommes”.  

Christian Vander et Klaus Blasquiz en 1976 - Photo par Jack Garofalo

En fait, le processus créatif qui a mené à l’album était beaucoup plus direct et collaboratif que sur les albums précédents, chacun ramenant un ou plusieurs thèmes pour construire une œuvre composite ; le processus faisant en ce sens rappeler le premier ainsi que le second album du groupe, dans une certaine mesure. Vander apporte Troller Tanz, Udu Wudu et Zombies, les deux derniers étant des extraits de la suite Ëmëhntëhtt-Rê qui ne sera enregistrée que trente ans plus tard.

Du reste, Vander n’explique toujours pas cette volonté de sortir des morceaux qui n’étaient en réalité pas terminés. Il le dit lui-même dans Rock & Folk en 1977 : c’est le fait de monter un groupe avec Top qui a poussé à faire un album immédiatement, alors que rien n’était prêt. C’est pour cette raison qu’il a pu dire que cet opus lui laisse un “goût d’inachevé”, tant, par exemple, sur le titre Udu Wudu, il était capable de continuer ce dialogue vocal pendant vingt minutes.

En ce sens, et chose rare, Vander s’accorde avec la critique de l’époque, qui estime également que chaque morceau aurait pu être étendu et faire une face complète. Pour lui, chaque morceau aurait pu être développé en une véritable œuvre à part entière : Vander n’écrivait pas de thèmes courts ; c’est pour cette raison qu’il a préféré piocher dans Ëmëhntëhtt-Rê pour pouvoir contribuer à un album qui se voulait une compilation de thèmes courts dans sa première face. Klaus me dira d’ailleurs qu’en effet, rien n’avait été maquetté pour l’album (là où, par exemple, il est possible de retracer une histoire de MDK sur quelques années avec les divers enregistrements studio / live). Ils sont arrivés au studio et ont fait avec ce qu’il y avait.

““Udu Wudu” était un disque de transition. On allait monter le groupe avec Jannick; mais il n’y avait rien de prêt et on devait enregistrer. II y a donc des extraits de thèmes d'”Ëmëhntëhtt-Rê", mais pris isolément cela peut ne pas vouloir dire grand-chose. Ce ne sont ni les arrangements définitifs, ni la manière dont je veux les jouer vraiment.”

Jannick dira, lui, en 1977, que les morceaux courts de la première face d’Udu Wudu étaient fabriqués au format “radio”, dans l’espoir d’être diffusés… Cela paraît particulièrement surprenant, dans la mesure où il dévalue ainsi son propre travail (“Soleil d’Ork”) ainsi que celui de ses coéquipiers ; il y a fort à parier qu’il s’agisse d’une transcription erronée du journaliste ayant mené l’entretien. Il est davantage probable, comme l’écrit Philippe Gonin, que ces morceaux constituent plutôt un certain retour des influences soul / Motown qui sont si chères à Christian, en l’absence de grandes suites aux accents classiques du style des albums sorti précédemment.

Sur la seconde face de l’album se trouve “De Futura”, composition qui entrera dans la légende de Magma au même titre que “MDK” ou “Köhntarkösz”, sur laquelle Jannick travaillait déjà lors de son premier passage dans le groupe (1973-1974). Œuvre trouvant ses sources dans un autre morceau de Top, “Epithecantropus Erectus”, elle fut interprétée publiquement pour la première fois avec l’Utopic Sporadic Orchestra, à Nancy en 1975, par un big band de dix-huit musiciens, avec à la batterie Jean Schultheis ainsi que Christian Vander. Il est à noter par ailleurs que le groupe jouera De Futura avec Bernard Paganotti au mois de mars 1976, avant la réintégration de Jannick Top dans le groupe « live », et surtout avant de l’avoir enregistrée en studio.

Jannick Top lors du concert de l'Utopic Sporadic Orchestra 1975 - Photo par Gerard Nguyen

Extrait d’un reportage sur l’Utopic Sporadic Orchestra

Pour l’album, ce sera une version dégraissée et plus “rock” qui sera enregistrée, sur laquelle Jannick assure toutes les parties, sauf le chant et la batterie, une méthode de travail qui permet à Vander et Blasquiz d’effectuer les concerts de l’été 1976 et d’être aussi efficaces que possible en studio, en arrivant face à quelque chose de presque fini. Ce ne fut évidemment pas le cas pour tous les morceaux : sur certaines compositions comme Troller Tanz, Vander assure presque toutes les parties, sauf celle de basse, bien sûr. En outre, on constate, en observant les crédits, que celui qui écrit le morceau en assure l’essentiel des parties, à l’exception notable de Weidorje.

Comme chacun sait, De Futura sera immédiatement considérée comme un classique du répertoire de Magma, chaque critique de presse mettant l’accent sur ce titre absolument dantesque. Les autres compositions de l’album ne sont pas en reste et vont bénéficier d’un développement considérable dans les années qui suivent : Zombies va, par exemple, s’allonger dans une version considérablement plus développée à partir de l’année 1977. Troller Tanz va également bénéficier de ce traitement “live”. D’autres extraits de Ëmëhntëhtt-Rê ne seront pas en reste, Hhaï continuant d’être joué extensivement.

Jannick Top pendant les sessions d'Udu Wudu - Photo par Klaus Blasquiz

L’album terminé, la sortie ne se fera pas tarder, car le groupe a prévu une grande tournée, qui démarre à Antibes le 9 octobre 1976 et qui doit normalement s’enchaîner avec une tournée américaine précédant une seconde tournée européenne. Ce sont toutefois des problèmes juridiques entre RCA et Utopia, devenu en 1977 “Tomato Records”, qui entraînent un retard d’un mois dans la sortie de l’album, mais surtout l’apparition d’une pochette temporaire raturée qui se substitue à l’œuvre sur laquelle Klaus avait passé six mois. Celle-ci représente un ange et un démon, que Christian analyse comme une représentation du duo Vander-Top, aux deux extrémités d’un temple que l’on imagine situé sur Kobaïa.

Ces problèmes juridiques sont liés en partie à leur producteur / promoteur, Giorgio Gomelsky, un personnage haut en couleur (cf. l’entretien plus bas), pour qui Udu Wudu signe sa dernière collaboration avec le groupe, même si Klaus insiste bien sur le fait qu’il n’a eu aucune influence sur la musique du groupe, et ce malgré le fait qu’il soit parfois crédité comme producteur de l’album. Il est important néanmoins de reconnaître la parenté de Gomelsky vis-à-vis de l’Utopic Sporadic Orchestra, et donc de la première représentation connue de De Futura, ainsi que d’autres compositions de Jannick Top.

Pochette arrière d'Udu Wudu - à vous de trouver les 7 différences

“Sur la pochette du disque on voit un ange et un démon. Après, qui est l’ange, qui est le démon?”

Christian Vander à Christophe Rossi

Pochette d'Udu Wudu, conçue par Klaus Blasquiz

“Je jouais sérieux mais dès que Jannick arrivait, on pouvait pas s’empêcher de dépasser les gonds. Et c’était ça chaque soir! Chaque soir…”

Christian Vander

“Jannick nous gratifiait chaque soir de sa Musique des Sphères, un perpétuel tic-tac en introduction”

Klaus Blasquiz

Le peu de concerts qu’assurera la formation Vander-Top en 1976 se passent avec une intensité qui n’a pas d’égal. Les enregistrements qu’a sorti Jannick sur son label Utopic restent à ce jour quelques-unes des performances les plus appréciées par les fans. Paradoxalement, la mauvaise qualité sonore de ces témoignages d’époque ajoute à l’intensité de la musique, particulièrement pour un morceau comme De Futura, qui bénéficie de toute la folie créative de l’ensemble du groupe. Klaus et Christian se souviennent d’ailleurs parfaitement des concerts au Théâtre de la Renaissance, devenus cultes.

Le line-up reste encore l’un des plus marquants de l’histoire du groupe : en plus de Vander, Blasquiz et Top, on trouve Gabriel Federow à la batterie, Michel Grailler aux claviers et Didier Lockwood au violon. Lockwood est d’ailleurs resté dans Magma parce qu’il voulait particulièrement jouer avec Jannick Top. Il tire toutefois un constat amer de son expérience dans le groupe à ce moment-là.

“Ca a duré deux mois, et ça s’est lamentablement cassé la gueule” – Didier Lockwood

Didier Lockwood et Klaus Blasquiz au Theatre de la Renaissance - Photo par PapyBlues
Jannick Top et Gabriel Federow au Théâtre de la Renaissance - Photo par Klaus Blasquiz

En effet, l’expérience a duré peu de temps, mais les raisons de cette fin abrupte sont difficiles à cerner : si la plupart des biographes s’accordent à dire que ce sont les personnalités trop fortes de Top et de Vander qui rendaient impossible un “leadership” partagé, Christian ne cesse, encore aujourd’hui, de révérer les concerts avec Jannick. On sent, quand il en parle, un certain bonheur, si ce n’est de la nostalgie, provenant de ces soirées où ils ne cessaient de repousser les limites d’une musique déjà explosive.

Nous avons par exemple évoqué le fameux concert en quatuor (formation la plus réduite qu’il y ait eu de Magma) à Colmar, que Vander qualifiait déjà en 1974 de “musicalement parfait”. La relation entre Vander et Top se révèle en réalité complexe : quand Christian parle d’un duel d’énergies trop fortes, leur lourd penchant spirituel invite à prendre cette expression littéralement, davantage que métaphoriquement. C’est en tout cas ce qui ressort des diverses anecdotes que Christian et Klaus m’ont révélées, certaines qui resteront secrètes jusqu’à ce que les principaux intéressés les écrivent eux-mêmes.

“C’était un véritable duel de forces entre nous deux” - Christian

En novembre 1976, l’aventure Vander-Top se finit, Christian réalisant que Magma ne pouvait pas avancer en retournant en arrière comme dans cette parenthèse. Klaus parle de cette séparation comme d’un “véritable traumatisme”, les laissant, lui et Christian, “orphelins”. Cette séparation correspond également au moment où Christian met de côté son intention d’enregistrer l’intégralité d’Ëmëhntëhtt-Rê, au profit de Zëss, dont l’idée commence à germer.

J’attendais cette année 77 depuis longtemps. Avant, j’ai traversé une période difficile pendant un an, un an et demi. J’étais très perturbé, au point que je me demandais si j’allais rester sur cette terre. Tu sais, quand tu donnes toujours le meilleur de toi et que, toujours, en retour, tu reçois des coups, tu n’as pas envie de les rendre, tu as seulement envie de ne plus être là. Je voulais m’envoler comme un oiseau. Parce que j’avais l’impression que ce à quoi je croyais n’existait pas ici, que ce n’était qu’un leurre… Et puis, au moment où je commençais à en être sûr, il m’a été prouvé le contraire. J’attendais que quelque chose se passe, et quelque chose s’est effectivement passé… »

Christian, dans Rock en Stock — juillet 1977

Beaucoup de choses ont été dites sur le départ de Jannick, la presse d’époque étant largement plus intéressée par les ragots que par la musique en elle-même. S’il était prévu de faire un point sur les différentes versions qui ont été racontées, Christian m’a finalement clairement dit que beaucoup de ses propos avaient été déformés par des rapporteurs peu consciencieux. Il est vrai que, quand il est expliqué dans Rock & Folk que Christian s’est séparé de Jannick parce qu’il ne dégageait rien sur scène, on peine à y croire.

Qui plus est, Jannick et Magma se recroiseront quelques fois, ainsi qu’avec Klaus Blasquiz, qui a quitté le groupe en 1980, à l’occasion de certains concerts qui, dans la sphère Magma, sont des événements. On pense ici bien sûr aux fameux concerts “Epok” du Triton en 2005, mais aussi à ceux de 2009 à Nancy, où ils joueront une version orchestrale de De Futura faisant grandement penser à la performance de l’Utopic Sporadic Orchestra. Enfin, tous se sont retrouvés en 2013, à Ozoir-la-Ferrière. Qui sait si un jour tout ce monde refera de la musique ensemble… Il est clair que Klaus n’est pas contre : comme il me l’a confié, en assistant aux répétitions de cette semaine au Triton, il avait du mal à ne pas sauter sur scène pour un petit MDK !

Magma avec Jannick & Klaus jouant De Futura en 2005, au Triton.

Plus récemment, Magma a rejoué Troller Tanz, thème composé par Vander, que l’on peut entendre sur Eskahl, l’album live sorti en 2021. De Futura reste bien sûr un classique et fait partie du répertoire régulier du groupe : le nouveau bassiste de Magma, Charles Lucas, adopte une approche très similaire à celle de Jannick en usant du même accordage en quintes, sur une Jazz Bass Fender dont il tire une puissance sonore menant à une distorsion que l’on croirait sortie d’un enregistrement Vander-Top. Il n’est donc pas impossible que l’on puisse voir très prochainement De Futura en concert dans une version qui s’annonce d’ores et déjà épique.

Magma jouant Tröller Tanz à Perpignan, le 8 mars 2020.

Il est midi, devant le Triton, quand Christian Vander arrive, accompagné de Rudy Blas, guitariste actuel de Magma. Christian n’était pas au courant du sujet de l’entretien et, quand je commence à lui en parler, il m’arrête immédiatement en me disant qu’il ne veut pas penser à l’avance à ce qu’il va dire : une approche qui me fait tout de suite penser à celle qu’il adopte derrière sa batterie. Cette spontanéité est, en effet, ce qui fait l’intensité et la diversité d’un jeu aussi imprévisible que virtuose.

Nous commençons alors à évoquer le nouveau line-up “Zeuhl Kommandoh”, dont la première s’est tenue le 27 janvier 2026, la veille de l’entretien. Christian et Rudy ont la même impression que moi, qui étais dans le public : cette formation est une réussite indéniable pour le groupe, et encore plus pour Charles Lucas, bassiste pour qui ce fut la première représentation avec Magma.

Klaus arrive : il est bien sûr familier avec les lieux, le Triton étant le fief de Magma et de toute sa sphère (dont son groupe “Maison Klaus”), d’autant plus qu’il était présent deux jours auparavant à l’occasion des répétitions du groupe. Nous nous installons alors dans la salle de concert, et quelque chose apparaît aussitôt : la complicité entre Blasquiz et Vander ne s’est pas érodée ; rires et anecdotes sont immédiats.

Vous trouverez ici l’essentiel d’un entretien qui a duré près de trois heures et qui, s’il était normalement dédié à l’anniversaire d’Udu Wudu, sera finalement consacré à la vie du groupe à cette période, entre Köhntarkösz et Attahk. J’ai préféré laisser la discussion suivre son cours plutôt que d’imposer certaines questions de détail sur l’album. Cela a abouti à une conversation riche en anecdotes et en histoires passionnantes.

Q : Vous n’avez pas l’air de forcément porter ce disque dans votre cœur ; Vander parle d’un disque qui laisse « un goût d’inachevé » ; Klaus parle d’un album hybride où le cœur n’y était pas ; pourtant, c’est l’album le plus écouté aujourd’hui sur les plateformes de streaming. Est-ce que je fais fausse route ?

K : Un petit peu, oui. C’était un peu dispersé, on avait deux bassistes. C’était une époque où le groupe était en train de chavirer.

Q : En 1974, vous sortez Kohntarkosz, et vous dites dans la presse de l’époque que l’album n’a pas été compris.

C : C’est plutôt vrai. En temps et en heure, c’était très décevant pour nous. Les gens n’ont pas apprécié, ils étaient restés branchés sur Mëkanïk, alors que Köhntarkösz a évolué par rapport à ces choses. Après, même pour nous, il a fallu un certain temps pour trouver un pianiste qui comprenne dans quel sens fonctionnait le rythme de Köhntarkösz. Je pense que les gens, encore aujourd’hui, l’entendent dans l’autre sens.

Klaus se lance alors dans une démonstration des temps forts et des temps faibles dans Köhntarkösz, et dit : « C’est Au clair de la lune, mais sur Kobaïa. »

K : Sur Köhntarkösz, c’est Mickey, Gérard et toi (C) : tu as fait les parties de piano dessus.

C : Non, j’ai beaucoup travaillé avec Gérard (sourire malicieux).

K : Déjà, le passage du premier album à Magma 2, c’était quelque chose ; alors ensuite, il faut imaginer Mëkanïk : il y a un univers.

Photo par Marius Petitjean

Q : Mëkanïk a tout de suite marché ?

C : Oui.

K : Mieux que Köhntarkösz !

Q : Vous sortez le live en 1975 : le fait que le Live ait mieux marché que Köhntarkösz pouvait rajouter à cette incompréhension.

C : Köhntarkösz était beaucoup plus intimiste. On était comme dans une sorte de temple, que je ne peux pas exprimer. L’enregistrement est un recueillement ; ce qui se ressent dans le disque, contrairement au live, où tout est ouvert.

K : Tout est physique dans le live, ce n’était absolument pas spirituel.

C : Köhntarkösz, c’est austère !

K : Le live est avec un groupe très massif.

C : On ne l’écoute pas non plus de la même manière : passer du live à la version studio ne donne pas du tout la même impression de silence, de recueillement du premier.

K : Et Udu Wudu n’est pas l’œuvre d’un groupe. C’est Christian, avec des musiciens et chanteurs éventuellement, qui ont été dans le groupe ou pas, comme Bernard Paganotti.

C : Oui, mais plusieurs personnes ont participé.

Photo des "Chinese" avec Christian Vander et Bernard Paganotti

Q : À propos de Bernard, comment l’avez-vous rencontré et qu’a-t-il apporté au groupe ?

C : J’ai monté un groupe avec lui très jeune, ou plutôt je suis rentré dans son groupe. Ils avaient un batteur et moi j’errais. J’allais dans les maisons de jeunes en me disant que peut-être il y avait quelque chose. Puis un jour, un groupe répétait et il y avait Bernard.

K : À Montreuil !

C : Oui, à Montreuil, il y avait tout le monde là-bas, batteurs, bassistes… Puis évidemment, je demande à faire le bœuf. Je demande : « Est-ce que je peux jouer, s’il vous plaît ? » Je joue, et Bernard, alors qu’il n’est pas comme ça — c’est un amour —, il dit à l’autre batteur : « Bon, là, c’est terminé pour toi. » Ce pauvre vieux, j’avais honte presque… (rire)

 

Q : Mais comment Weidorje est-il arrivé sur l’album ?

K : C’était simplement le fait de dire : « J’ai un morceau. » Jannick avait un morceau — et quel morceau !

C : Bernard a amené un thème, chacun a amené un thème. Moi, j’ai amené un thème : Udu Wudu et Troller Tanz. Il y avait aussi Soleil d’Ork de Jannick, et De Futura ! Mais, de mon point de vue, c’était aussi, pour Jannick, l’idée du moitié-moitié : toi, tu fais un côté, moi, l’autre. Moi, je n’avais pas de thèmes plutôt courts, je composais des thèmes plutôt longs. Jannick propose De Futura : une face. Et je lui demande s’il a encore autre chose ; c’est pour ça qu’il a rajouté Soleil d’Ork et qu’il a un peu plus de la moitié du disque : c’était pour lui !

Q : Est-ce qu’il a été question d’enregistrer des morceaux comme La Musique des Sphères, que vous jouiez beaucoup en concert à ce moment-là ?

K : Pas sur Udu Wudu !

Q : De même, pour Ëmëhntëhtt-Rê, vous en avez enregistré beaucoup d’extraits alors même que vous saviez que le morceau n’était pas prêt !

C : Eh oui, extrait Ëmëhntëhtt-Rê numéro un, numéro deux, numéro trois… Tu te dis : qu’est-ce que c’est que ce truc ! Mais il était en chantier aussi. J’avais quelques extraits, il fallait raccorder l’ensemble, ce qui n’était pas encore fait ; il manquait le petit truc pour relier le tout.

Q : Mais pourquoi ne pas avoir attendu de finir sa composition ?

C : La tentation ! C’est souvent ça. « Bon, on ne va pas jouer ce morceau maintenant, on va attendre qu’il soit terminé… Oui, mais on pourrait jouer cette partie-là quand même ! » C’est l’envie, la tentation !

K : Pour Mëkanïk, ça a été pareil. On a fait des premières versions très étroites, avec des intros bossa-nova.

C : La bossa-nova, c’était la ruse ! On jouait un peu comme tous les autres groupes de rock. On attaquait comme si c’était une petite chanson et, soudainement, ça tranche ! On passait à un autre monde. C’est comme le premier disque : on chantait un peu en anglais et là, soudainement, le kobaïen arrive, et c’est terminé ! Il y a d’autres exemples comme ça : Köhntarkösz qui commence sur les temps, par exemple, et soudainement, à la première syncope, on bascule et on joue les mêmes phrases à l’envers ; et là, adieu les temps forts !

K : Ce qui est remarquable, c’est qu’il n’y a jamais de pléonasme : le temps fort, ce n’est jamais la peine de le jouer. C’est dire : « Bonjour, bonjour ! » ; c’est patate. Alors que quand on est sur la syncope et qu’on sent le deuxième temps, là, ça a un sens.

Q : À propos de La Tentation, vous avez fait souffrir nombre de fans en jouant des morceaux en concert, et eux qui devaient les écouter après sur des enregistrements pirates à la qualité affreuse.

C : La tentation était entre nous : on n’a jamais tenu compte de l’avis du public.

K : Et puis ce ne sont pas des morceaux qui ont été composés en trente secondes sur un coin de table.

Q : Nous avons abordé plus tôt De Futura, il faut donc parler de Jannick Top. Christian, vous dites au micro de France Inter en 1976 : « Jannick Top m’a fait la même impression que John Coltrane la première fois que je l’ai vu. »

C : C’est pas faux ! D’ailleurs, je crois que j’étais avec Klaus la première fois qu’on l’a vu.

K : Fallait voir la tête qu’on faisait !

C : Petite anecdote : je ne sais pas pourquoi, André Ceccarelli me téléphone et me dit : « Christian, je vais jouer à tel endroit, tu peux passer, j’ai trouvé un bassiste extraordinaire, mais celui-là, tu ne vas pas me le prendre ! » Je n’ai jamais pris de ma vie un bassiste à Ceccarelli, jamais de ma vie ! Je lui dis : « Tu plaisantes ou quoi ! »

K : « Dédé » avait compris que c’était le bassiste de Magma.

C : Oui, mais moi, je n’étais pas au courant ! Mais on l’a vu jouer, et après, tous les soirs, on y était ! D’ailleurs, on l’avait vu juste brancher sa basse et il a fait une seule note, ce qui n’est pas le cas d’habitude des bassistes qui branchent : ils en jouent plein. Jannick branche, joue une seule note, et c’est terminé.

K : J’ai le souvenir qu’on était dans un petit club et qu’on était assis au premier rang, dans des poufs épouvantables, et Jannick était à cinquante centimètres de nous. Il était à moitié assis…

C : Non, au début, il était debout ! Il s’est assis sur la fin de la semaine. Parce qu’à mon avis, ça allait cinq minutes… Les jours avançant, il jouait la même chose mais assis ; je trouvais ça spécial, mais peut-être qu’il s’était simplement lassé. C’est ce que j’ai pensé, en tout cas. Mais, par contre, ça jouait toujours autant.

Jannick Top

Extrait de l’émission « Pop Club » de France Inter du 28 octobre 1976

Q : Est-ce que c’est ce que vous vouliez dire quand vous disiez dans Rock & Folk en 1977 que Jannick est « excessivement intériorisé » (« Jannick est excessivement intériorisé. Il est très retenu, il fait un minimum de gestes. À mon avis, tu peux comme ça dans un club, mais tu ne passes pas la scène. »)

C : Ah non ! Ça devait être mal relevé, il fallait voir que les gars ne relevaient pas toujours très juste. Au contraire, Jannick avait une aura massive.

Moi : Les photos du Théâtre de la Renaissance avec son masque de hockey sont impressionnantes ! Je n’imagine pas l’atmosphère qu’il devait y avoir dans cette salle.

C : Tous les soirs, dans chaque salle, où que ce soit, sans le masque !

Q : Il y a des concerts avec lui, comme celui de Colmar, qui reviennent souvent dans vos écrits (cf. Les conversations de Vander avec Rossi et Au cœur du Magma).

C : Mickey (Michel Graillier) venait de quitter le groupe, et on s’est retrouvés avec Bikialo, Jannick, Klaus. On s’est retrouvés en quartet.

K : Et Claude Olmos était parti en début d’année.

C : Je me souviens de Jannick reprenant quelques parties de Michel Graillier tout en jouant la basse. Alors là ! Je cherche ce concert depuis tant d’années. J’ai vu un gars l’avoir enregistré en stéréo, deux micros au milieu de la scène.

K : Il laisse mûrir pour le vendre plus cher. J’ai le souvenir de l’intro de Mëkanïk où, normalement, la guitare reprend le thème : mais là, il n’y avait ni guitare ni second clavier : il a tout fait. Jannick a fait les trois parties [Klaus commence à chanter les trois parties]. Il faut imaginer les frissons !

C : Il le faisait comme ça, haut la main ! On est tombés par terre ! On le connaissait, mais malgré tout, chaque soir, on se demandait ce qu’il allait faire. À des moments, j’étais mort de rire ; on devait être sérieux, mais on ne pouvait pas s’en empêcher.

Rudy Blas : Mais quand on réécoute le Marquee [Live au Marquee Londres 17 Mars 1974], on a l’impression qu’il y a deux basses ! Il y a quelqu’un en haut et quelqu’un en bas.

K : L’anecdote que tu racontes assez souvent, c’est la tête des Anglais qui voyaient Magma pour la première fois : qu’est-ce qu’ils ont pris ! Christian a commencé à jouer un peu fort, et Jannick s’est monté. Christian a entendu ça, a joué encore plus fort !

C : Déjà avant, on est rentrés dans la salle et on s’est fait insulter, traiter de frogs et compagnie. On s’est dit : « Attends, tu vas voir… » On était dans leur fief, le Marquee, et là, on attaque : « Hamataï ».

K : Hamataï ! Et là, tu as les têtes qui explosent.

C : À la fin du concert, beaucoup pleuraient presque de peur.

K : Ils ne voulaient pas partir.

C : Comment s’appelle celui qui nous a engagés chez Philips ? [Gérard Davoust, directeur de production chez Philips]. Stella connaissait pas mal de producteurs, donc on a essayé toutes les boîtes, RCA, etc. On n’avait de réponse de personne, et il ne restait plus que lui : Philips, c’est la dernière boîte. Et là, sur Stoa, je me suis avancé et je lui ai hurlé le discours de Stoa en face. Il était collé contre le mur, et je n’arrêtais pas. Je le rencontre plus tard, et il me dit : « Tu sais, ce jour-là, j’ai signé par peur ! »

Affiche du "fameux" concert à Colmar

Q : Pour revenir sur Jannick en 1976, qu’est-ce que vous lui disiez pendant des heures dans sa Tonus ?

C : Si on parlait dans la Tonus, c’est qu’il fallait que personne n’entende ! Il passait chez moi, se garait avec sa Tonus, montait, et s’il n’y avait personne dans la maison, on parlait dans la maison. S’il y avait une personne dans la maison, on descendait dans sa Tonus et on passait des heures à discuter ensemble. Jannick, c’est un personnage qu’il faut connaître, mais est-ce qu’on peut le connaître ? Quelquefois, on partait en tournée pendant un mois, et Jannick montait dans le camion et disait : « Eh bien, je ne rirai pas pendant un mois. » Et voilà. Pas un mot, pas un rire. Imperturbable.

K : Un jour, on faisait une balance qui a été interrompue. Je vais m’asseoir et j’attends. Jannick vient s’asseoir à côté de moi : je me dis qu’on va se raconter nos aventures. Pas un mot. Moi qui suis bavard, j’ai fait camembert aussi, et on a finalement discuté en silence.

Q : C’est ce genre d’atmosphère qui a mené à la tournée en Espagne en 1974 ? [Tournée pendant laquelle nombre de déboires ont mené à la dissolution du groupe]

K : Ce n’est pas nécessairement Jannick qui a fait craquer le truc, c’est tout le monde. On ne va pas raconter les circonstances mais, si Jannick était au cœur du truc, tout le monde a morflé : Mickey, moi… On est au moins deux ou trois à être bêtement passés à côté de la mort.

C : Mais Klaus, ce que tu m’as raconté un jour : je ne savais pas que ça t’était arrivé ; mais moi, ça m’était arrivé quelques jours avant.

K : On est passés à ça ! Jannick est allé se baigner, il sort et il a des griffures qui saignent !

C : Jannick et Mickey étaient en pédalo. Jannick plonge, remonte et saignait des deux bras. Ça, c’est la version de Mickey. [Christian hésite à raconter l’histoire.] Pendant ce temps-là, moi je me baignais près de la plage, et puis soudainement mon corps se fige : je ne peux plus bouger. Gérard Bikialo nageait à dix mètres de moi, je lui dis de venir me chercher sinon je coule. Gérard vient, me prend et me ramène à la plage. Je me suis demandé ce qu’il s’est passé. Puis Klaus, il y a quelques années (d’aujourd’hui), Klaus me dit qu’il nageait avec Gérard Bikialo et…

K : Tous les deux ont été aussi pris ; bloqués ! Donc on arrive dans une petite crique pour se reposer, et on se demande comment on va faire pour rentrer, parce qu’on était paralysés.

Moi : Mais pourquoi ?

C : Si on allait plus loin, on pourrait tenter d’expliquer, mais…

K : C’était apparemment des signes… On était au bout de la tournée, et ça ne se passait pas bien à cause des circonstances. On jouait quand même dans les arènes de corrida, et il y avait du sang de taureau par terre. Il y avait les gardes civils, qui contrôlaient si on montait sur scène à la bonne heure, et si on arrêtait le concert à la bonne heure : sinon prison !

C : On finit le concert, et on avait débordé de quelques minutes. Le garde nous dit qu’on a dépassé l’horaire. Il nous dit : « Si demain vous allez plus loin, on vous met en prison. » Le lendemain, on en était presque à regarder sa montre : et à minuit moins deux, on arrête !

K : Les gardes civils avec les flingues et tout.

C : Quand on arrête, le garde civil monte et nous dit : « Si vous ne jouez pas jusqu’à minuit, on vous met en prison ! »

K : Faut imaginer : on n’a pas terminé cette tournée, on est rentrés en douce en France…

C : Ouh là ! T’as oublié quelque chose. Moi, je ne connaissais pas ton histoire, et dans ma tête t’étais épargné : tu naviguais un peu, t’étais pas tout à fait dans le mood dans lequel certains étaient, notamment Mickey, qui dormait dans la chambre de Jannick, et où il se passait des trucs particulièrement spéciaux.

K : C’était malin !

 

Photo par Marius Petitjean

C : J’apprends tout ce qui se passe et puis on arrive dans le couloir de l’hôtel, avec une grande pendule au bout. Je dis à Klaus : il ne faut pas rester ici, il faut partir tout de suite. On monte à la gare pour prendre un train pour remonter vers Avignon. Klaus essaie de me dissuader, mais je lui dis qu’il faut rentrer tout de suite. On prend le train, puis j’apprends que ma chambre avait brûlé pendant la nuit. En plus, j’arrive dans le même état à Avignon, récupérer mes affaires et retourner à Paris : il fallait absolument fuir. Moi, je vais dans ma chambre, dans notre quartier général à Avignon, où on répétait ; je récupère mes draps, je les charge dans le coffre, j’étais toujours dans ce climat de fuite. Et puis, à cinq mètres de la porte d’entrée, je m’arrête et je me demande si je rentre vraiment à Paris. Je suis sur le point de partir, et d’un coup, la police arrive. Ils nous disent qu’on n’a pas payé les loyers de la maison et ils nous confisquent la voiture : on se retrouve sans rien, bloqués à Avignon, à la limite d’être en prison. C’est à ce moment que le groupe s’est un peu dissous. C’était la débandade, tout le monde était parti.

Q : Mais Magma a continué quand même en 1975 ?

C : En fait, il y a eu des retombées. (…) Parmi elles : quand on est arrivés à Avignon pour poser nos affaires, quelqu’un ne logeait pas au même endroit. Il est rentré dans l’appartement…

K : C’est moi !

C : C’est toi, oui. Il ouvre le frigo et il y avait un corbeau mort dans le frigo. Il ressort en hurlant. C’est choquant !

K : Je n’ai pas dormi là, du coup ; je les ai rejoints, je dormais sur un lit de camp.

C : On aurait pu tous dormir dans le même lit, on aurait été contents ! C’était particulier. Il y a eu aussi le retour d’Ibiza : on prend un bateau, on quitte le lieu, qui était vraiment malsain. Et puis, soudainement, avant que le bateau parte, la police monte à bord. Il y a un peu une obsession, là ! Ils disent qu’ils ont trouvé des signes étranges en noir dans le couloir de l’hôtel. Ils voulaient nous balancer en prison. Je ne sais pas comment s’est négociée cette affaire. Et puis, durant le voyage, je décide de prendre l’air, je monte sur le pont principal et je m’assois. Je regarde la mer quand, soudainement, je sens une présence : la personne dont on ne prononce pas le nom [Jannick] était assise à ma droite et on regardait la mer. Pas un mot. Et puis, au bout d’un moment, j’ai été tenté de me jeter à l’eau. Il a fallu lutter très fort pour ne pas le faire. Soulagé, je redescends dans la cabine, mais tout mon jean était recouvert de goudron noir ; là où j’étais assis avait fondu, tellement c’était intense. Tout avait fondu sur moi. J’étais ébahi. C’est donc là que, quand on arrive, je dis à Klaus : on a dégagé ; on prend le train.

Rudy Blas : Je ne sais pas ce que vous allez faire de cette interview !

K : Oui, parce que c’était centré sur Udu Wudu et puis là, on parle de…

C : On parle du groupe, quoi !

K : On pourrait parler de la fois où on était à New York avec Bikialo, Mickey, Manderlier, Stündher, et puis il y a un film qui sort, L’Exorciste. Alors on y va, et on avait le droit, à cette époque, de fumer dans les lieux publics. J’ai Christian à ma droite et Gérard Bikialo à ma gauche. Gérard s’allume une cigarette…

C : Une cigarette brune !

K : Il allume la cigarette et elle s’enflamme ! Je n’ai jamais vu ça de ma vie ailleurs.

K : Juste, parce que j’ai peur d’oublier : une anecdote sur Udu Wudu. À un moment donné, sur Weidorje, on trouvait que ça manquait un peu de son, donc on a pris chacun une cymbale chinoise ; on s’est mis face à face et on a fracassé les cymbales.

C : Oui ! On était un certain nombre de mecs et on se rentrait dedans avec les cymbales chinoises.

K : Des tarés ! Et il y avait du son. On s’est déchiré les oreilles.

Le morceau « Weidorje ».

Q : Est-ce que le déclic de reformer un groupe avec Jannick Top et Mickey est venu dans ce chalet en Suisse, en 1975 ?

K : Il faut savoir qu’on était bloqués dans ce chalet : on avait le minibus qui était à mi-chemin, bloqué. On était confinés. Et oui, c’est à ce moment-là, parce que le groupe n’était pas vraiment satisfaisant.

Q : Quand est-ce que vous avez entendu pour la première fois De Futura ?

C : Je l’ai entendu pour la première fois quand Jannick était avec nous. Il travaillait sur ce morceau, mais c’était interminable. Et, en fait, il a tellement travaillé que, du temps où on a travaillé avec lui (en 1973-1974), on n’a jamais entendu le morceau. On l’a entendu quand il l’a terminé plus tard.

K : Parce que lui, il avait déjà pratiquement tout fait : les basses, le violoncelle, les voix ; il n’y avait que la batterie qu’il n’avait pas faite.

Q : Mais donc, que s’est-il passé lors du concert de l’Utopic Sporadic Orchestra en 1975 ?

K : Je n’y étais pas, moi !

C : Jannick avait pris un batteur, Jean Schultess, et moi en second batteur. Schultess faisait le « pied de plomb », tandis que Jannick comptait sur moi pour créer un peu de désordre.

K : Jannick n’avait pas voulu que je vienne pour que ça ne sonne pas Magma.

Moi : C’est particulier d’inviter Christian Vander et de ne pas vouloir que ça sonne Magma.

K : Non, mais ce n’était pas clair, de toute façon.

Q : Est-ce que, dès le début des sessions de l’album, vous saviez que De Futura serait la pièce maîtresse de l’album ?

C : Moi, je n’ai jamais pensé ça !

K : Non, parce qu’on n’avait pas maquetté l’album : on est arrivés au studio et on a fait avec ce qu’il y avait. Jannick est arrivé et on a dit : OK, il faut faire la batterie et les voix.

Moi : Vous étiez en effectif réduit pendant ces sessions.

C : Il y avait juste l’effectif qu’il fallait pour chacun des morceaux. Bernard est venu enregistrer son morceau avec l’effectif qui lui convenait, etc.

K : Pour De Futura, tout était là.

Le morceau « Auroville », de Michel Grailler.

Q : Hier soir, Thierry Eliez et Simon Goubert ont joué un morceau de Michel Graillier, qui est crédité sur le morceau-titre Udu Wudu : parlez-moi de lui.

C : Mickey était quelqu’un d’essentiel, pas seulement au groupe. Il avait un toucher exceptionnel. Que dire ? Il avait de la magie dans les doigts.

K : On avait, au moment où le groupe s’est formé avec Bikialo et Mickey… On avait Bikialo, quelqu’un d’assez froid en apparence, rigoureux : il n’y avait pas vraiment de sentiments dans son jeu ; il respectait la musique. On avait Mickey, qui était le pendant total : la sensibilité, l’émotion permanente ; toutes les notes qu’il faisait étaient investies complètement. Il était là pour transcender la musique. Je pense en particulier à son chorus avec sa saturation sur le Rhodes.

C : Il avait aussi son petit Clavinet !

K : Il n’y a pas une note où on ne décolle pas.

Q : Giorgio Gomelsky est crédité parfois en tant que producteur sur l’album : quelle était son influence ?

K : Je vais le dire très brièvement : on n’a jamais parlé de musique avec lui.

Moi : Christian, vous dites que c’est un escroc de première.

C : Oui, mais très fort ! Quelquefois, il nous embarquait dans des tournées en « zigzag », Nice-Calais ! On était usés, payés rien : 30 francs, de quoi vaguement se manger un steak avec une salade qui baignait dans l’huile. C’est là qu’on a dû inventer un plat spécial à base de riz complet qui nous a permis de tenir [le « VanderTop »]. Parce qu’on allait manger dans des restos pourris avec les 30 francs, et il ne restait plus rien en rentrant ! Si bien qu’à la fin des tournées, tout le monde était excédé et voulait tuer Giorgio ! Il habitait au deuxième étage d’un appart immense et vide qu’il louait, et on y monte en furie. On tambourine à sa porte, et Giorgio ouvre en hurlant : « Bande de connards ! Qu’est-ce que vous avez encore foutu ! C’est n’importe quoi ! »

K : Il avait repris la main, il était trop balèze.

C : Un jour, je dis à Giorgio : « Tu nous dis que tu vas nous expliquer, mais tu ne nous as jamais donné d’explication, en fait. » Il n’expliquait rien : il rentrait dans le cours de la monnaie en Grèce au IVe siècle après J.-C. ; je lui dis : bon, OK. Il nous embrouillait.

K : Il en profitait, mais il avait fait ça avec tout le monde !

C : Le truc le plus important, c’est que s’il n’y avait pas eu Giorgio, je ne sais pas si on aurait connu Magma un jour. On en a bavé, on a galéré, mais on a joué partout grâce à Giorgio, dans des conditions inhumaines. Mais c’est quand même grâce à lui, donc il fallait passer par cette épreuve.

Rudy : Je ne sais quand même pas si les Yardbirds étaient traités comme ça.

K : Oui, mais il s’est fait jeter par tout le monde à chaque fois : par les Rolling Stones, par les Yardbirds, Brian Auger… On a été rendre visite à Julie Driscoll un jour, qui l’appelait « Giorgio Grotesky ».

C : Julie Driscoll nous a préparé la bouffe, je ne te dis pas comment c’était bon !

K : Il y avait un régisseur de tournée qui était le bras droit de Gomelsky et qui l’a trahi en nous disant que Gomelsky nous appelle « la viande », c’est-à-dire que quand on lui parlait de Magma, il répondait : « La viande est sur la route. »

Rudy : La vache ! C’est extrêmement violent.

C : Un jour, je ne sais pas si tu t’en rappelles, mais personne n’a eu la puce à l’oreille, alors que pourtant on ne jouait pas avec des abrutis : Jannick a une maîtrise de maths, Bikialo est ingénieur. On arrive plus tôt à la salle et on demande si on peut déposer le matériel, alors qu’on n’avait qu’une envie, c’est d’aller se coucher avant les balances. Giorgio va voir la fille, revient cinq minutes après et dit : « Je lui ai filé deux cents balles et on est rentrés. » Tout le monde est rentré très content de pouvoir déposer le matériel ! Moi, je réagis assez vite en général… une dizaine d’années plus tard, je me dis : « Mais bordel, j’étais payé trente francs ! » Lui, il me dit : « Je lui ai filé deux cents balles et on est rentrés. » Personne ne s’est dit que c’était bizarre. Il y a même des moments où on était pas payés, moi particulièrement. Il voyait que j’aimais jouer de la batterie. Il y a des soirs où je lui demandais : « Alors, ce soir ? », et il écartait les bras en faisant mine que la caisse était vide. À la fin, je l’ai croisé des années plus tard, et il m’a dit : « Tu sais, Christian, je payais ceux qui gueulaient le plus. »…

Q : Il y a eu aussi des problèmes avec le label… Tout ce côté business a-t-il bridé ce que vous auriez pu faire dans ces années-là ?

K : À l’inverse de Mick Jagger, qui est un grand businessman, nous, on n’a jamais été business. Pour nous, il fallait y aller la tête la première, sinon on ne faisait rien.

C : D’ailleurs, au tout début du groupe, François Caen nous a dit : « Je vais essayer de voir des marchés pour des concerts. » Première année : un concert. Et là, quelqu’un nous présente Giorgio Gomelsky, avec qui on a pu tourner vingt-cinq concerts par mois.

K : Parce qu’il nous a embobinés ! Mais avec un esprit très positif…

Q : Entre le côté business et tous les ragots qui polluaient la presse de l’époque, ça devait être compliqué de parler de la musique en elle-même ?

K : Je dis ça sous ton contrôle (à C.) : l’intention était : on fait la musique et ça parle. On n’a pas besoin de faire des interviews, d’expliquer, de calculer combien on va gagner.

C : On n’a jamais pensé à ça du tout ! De toute manière, moi, je connaissais beaucoup de musiciens de jazz, et c’était plutôt la dèche. Donc, pour moi, un bon musicien devait crever la dalle. J’étais tout à fait aux anges. C’était un honneur ; le déshonneur, c’était au contraire de toucher de l’argent.

K : On n’avait pas le choix, de toute façon…

C : Si !

Q : Cette tendance à ce que ça devienne de plus en plus compliqué de tourner, de sortir des disques, de changer de personnel, est-ce que c’est ça qui a fait que le groupe va mettre en pause tous les grands projets comme Ëmëhntëhtt-Rê ou Theusz Hamtaahk ?

C : Theusz Hamtaahk était déjà composé, je l’ai fait avant Mëkanïk Kommandöh. Un autre thème aussi : K.A. était dans les cartons, avant Mëkanïk.

K : Il faut imaginer que la plupart des morceaux de ce type font entre trente et quarante minutes. Alors, même si on a fait des petits morceaux à une époque, là, pour une maison de disques ou pour les producteurs, c’est… Ils nous demandaient de faire des petites chansons qu’on puisse mettre sur un 45 tours. C’est pour ça qu’on a fait très peu de 45 tours.

Udu Wudu a été remasterisé et réédité par Jazz Village et Seventh Records en 2020.

Q : Pour rééditer ces morceaux, avec Seventh Records, vous possédez aujourd’hui les droits sur votre musique ?

C : C’est une bonne question ! Il y a pas mal de bandes qui sont restées au studio Davout, mais il y a eu un problème d’incendie (rires).

K : Davout est détruit aujourd’hui, il n’existe plus. Et puis, à l’époque, on changeait de maison de disques pratiquement à chaque album, et quand on en quittait une, la maison de disques effaçait et réutilisait les bandes.

C : Et si on a signé chez A&M, c’est parce que Herbert Alpert était fan.

K : Mais c’est ça aussi : où est l’œuf et où est la poule ? On changeait de maison de disques pratiquement à chaque album, mais est-ce que chaque album n’était pas parce qu’on changeait de maison de disques ? Tu parlais tout à l’heure de Gomelsky en tant que producteur, mais un producteur, c’est celui qui produit, qui réalise !

K : J’ai encore le souvenir de Köhntarkösz, au mixage…

C : Mëkanïk aussi.

K : Oui. Et je sors du studio et je me dis : « Encore un album où il n’y aurait pas assez de basse. »

C : Oui, Giorgio n’aimait pas la basse. Jannick jouait et sortait beaucoup d’harmoniques, que Giorgio entendait comme des larsens. Comme j’enregistrais des concerts, j’entendais Giorgio parler près du micro et dire : « Qu’est-ce qui se passe encore ? Il y a un larsen », et c’était Jannick qui sortait simplement des harmoniques.

K : Il avait l’oreille sensible aussi parce que c’était un sérieux… [K fait signe de la bouteille]

C : Il avait toujours sa bouteille de blanc. Il faisait un petit speech au début des concerts, qui durait quarante minutes, la durée de Mëkanïk, et il disait : « Je vais vous présenter un morceau, c’est long, Mëkanïk »… mais il parlait quarante minutes aussi.

K : C’était un personnage !

C : Mais on ne pensait pas du tout à ça.

K : Oui, on ne pensait pas à ça ; il fallait qu’on donne notre confiance parce qu’il fallait avancer. Si, à chaque fois qu’on avait un doute, on arrêtait, il n’y aurait pas eu de Magma… et il y en a eu, des doutes !

C : Même pour les musiciens : j’ai quand même été viré du groupe ! Je me rappellerai toujours : dans le camion avec les musiciens du premier groupe, tout le monde était crevé, excédé, et on me dit qu’il y a un ordre du jour. Je demande pardon ; on me répond : « Oui, tu es viré du groupe. » Je me souviens, Loulou conduisait, il tapait ses mains sur ses cuisses tellement il était mort de rire. Moi, quelque part, j’avais déjà imaginé un nouveau groupe que je pourrais monter. Viré du groupe, on fait le concert, puis on n’en a plus jamais reparlé.

Q : Est-ce que vous vous souvenez des quelques concerts que vous avez faits après la sortie d’Udu Wudu ?

K : Concert de la Renaissance !

C : Concert de la Renaissance.

K : Jannick était un peu seul pour faire La Musique des Sphères tous les soirs, ce qui m’a d’ailleurs permis de faire des photos. Il n’y avait pas de chant, il y avait quelques grognements de Jannick. Il y avait Gabriel Federow, Didier Lockwood ; c’était un groupe hybride. On avait joué une semaine au Théâtre de la Renaissance, je crois.

C : Oui, au moins.

K : Ce n’était pas un très grand théâtre, mais quand même ! C’était un peu le retour de Magma, parce qu’on n’avait pas joué à Paris depuis…

« De Futura », ici en live au Théâtre de la Renaissance, le 2 novembre 1976

Magma, avec Jannick Top, interprétant « De Futura » à Ozoir-La-Ferrière en 2013

Q : Sur ces dernières années, on vous a revus quelques fois en concert ensemble.

K : Moi, je suis constitué de molécules de Magma. Je ne peux pas passer au travers, il n’y a même pas besoin de répéter. Même là, j’ai assisté à une répétition…

C : J’ai failli te demander de faire le bœuf, d’ailleurs [rires].

K : Quand j’assiste à un concert de Magma, je suis comme sur scène. Ce n’est pas forcément la peine de demander à Christian…

C : Je t’entendais chanter à côté de moi, j’écoutais le groupe pour entendre les nuances ; il fallait que je me concentre, mais j’entendais Klaus chanter et, deux fois, j’ai failli lui dire : « Viens sur scène, bordel ! »

Q : Ça fait écho à l’histoire du recrutement de Klaus, avec cette bande sur laquelle on l’entend chanter dans le fond.

K : Ça, c’était en septembre 1969 !

C : Je peux le dire : Klaus a quand même beaucoup d’humour. Je te l’ai déjà dit une fois. Nous, on était barrés sur le grandiose, le céleste, ceci et cela… Et puis, on me dit qu’il y a un super chanteur qui est là, et moi, je me dis qu’on va aller boire un café à côté. On discute avec Klaus. Il me dit : « Tu sais, j’aime bien les blagues aussi ! », et il me sort son carnet de blagues, et je ne les trouve pas drôles. Je reviens au studio, je dis aux gars : « Ce gars m’a lu ses blagues : ce type ne peut pas rentrer dans le groupe », et on vote. « Qui est pour que Klaus rentre dans le groupe ? » Personne ne le connaît, et moi, je vote non. On était majoritaires : Klaus n’entrera pas dans le groupe. Klaus revient en répétition, et puis nous, on enregistrait tous les jours. Je rentre chez moi, j’écoute les bandes et j’entends : « Kobaïa… »

K : Parce qu’il y avait un chanteur.

C : Oui, il y avait un chanteur qui ne faisait pas l’affaire. Et on entend la voix. Je me dis : « Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? » J’arrive au studio le lendemain, je demande qui est la voix qu’on entend sur la bande. On me dit : « C’est Klaus. »

K : Je n’avais pas de micro ni rien !

C : J’ai dit : « Il faut aller le chercher tout de suite ! » C’est pour ça, d’ailleurs, que quand Klaus a dit dans une interview : « Ils sont venus me chercher », j’ai dit : « Comment ça ? » Et oui ! On s’est renseignés pour savoir où était Klaus, et on lui a dit : « Klaus, on a fait une petite erreur… » Et Klaus dit : « Je vais réfléchir. » (rires) Quoique, le lendemain, il était à la répétition à deux heures. Il a réfléchi vite !

Moi : C’est comme l’histoire de Jannick Top qui fait semblant de ne pas vous connaître avant de rejoindre Magma.

C : Oui, ça, je l’ai appris ! Et après, par contre, quand on voyageait avec Georges Leton, figure-toi qu’on demandait à Klaus de raconter ses blagues, et, à ce moment-là, on les a trouvées drôles ! « Tu peux encore nous raconter celle-là, Klaus ? » On n’en pouvait plus.

K : Alors là, je n’en ai aucun souvenir ! Même du carnet de blagues.

C : On était pliés. Alors, est-ce qu’on les avait enfin découvertes et qu’on les trouvait drôles, ou si c’était les nerfs… mais on disait : « Vas-y, Klaus ! »

K : C’était aussi un peu pour détendre l’atmosphère, parce que le fait de se taper des heures et des heures de camion…

C : Il y avait aussi de l’humour noir : il n’y avait pas de resto-route comme aujourd’hui, et on traversait des petites routes où il n’y avait rien à boire et rien à manger ; on était tous dans un état, il fallait voir l’affaire ! Et moi, une fois, je dis : « Je crois qu’il me reste un sandwich. » Je regarde dans mon sac et je fais : « Ah ! J’ai un sandwich au saucisson sec avec du beurre. » Et ils me disent : « T’aurais pas un sandwich au jambon aussi ? » Je réponds : « Ah si ! J’ai un sandwich au jambon également, et j’ai même du pâté, et trois bouteilles d’eau ! » Tout le monde : « Vas-y, vas-y… », et je dis : « Non, les gars, c’est une blague. » Ils ont failli me casser la gueule sur le coup, surtout qu’on était affamés.

K : Tu parlais du VanderTop tout à l’heure : moi, j’étais végétarien dès le départ, et j’étais donc le premier à partir en tournée avec une glacière et un réchaud, et je me faisais à manger soit dans les loges, soit à l’hôtel, et j’avais fini par convertir tout le monde. Tout le monde avait la glacière avec des provisions. J’arrivais dans un endroit où on jouait et il n’y avait rien dans les loges, ni à boire ni à manger, et j’allais chercher aux magasins « La Vie Claire », que Paga appelait « La Mort Sombre ». Tout ça pour éviter d’aller, après le concert, dans un restaurant où il faisait la gueule parce qu’ils allaient fermer, ou qu’ils te servaient un plat de frites pourri. Tu terminais la tournée, tu étais non seulement affamé et, en plus, malade.

C : On a concocté le VanderTop avec Jannick. Quand on donne les ingrédients, on dit « fastoche », mais non, ce n’est pas si simple. C’est du riz complet, qu’on agrémentait selon les endroits, par exemple du comté, mais quand on était en Angleterre, on mettait du cheddar à la place. Mais attention : du riz complet de l’époque!, qui sortait des tonneaux, tu sais : du riz extraordinaire.

K : On était bien contents, parce qu’encore une fois, il n’y avait rien dans les loges, et quand il y avait quelque chose, c’était une pomme, un morceau de chocolat, du Coca.

C : Pfouu… Non mais il nous a sauvés, le plat.

Petite pause lors de l’entretien. 

Moi : Ce n’est plus comme ça aujourd’hui ?

C : Non, mais moi, le VanderTop, je le prépare pour moi : c’est un plat délicieux.

Rudy Blas : Ça peut encore arriver qu’il n’y ait rien [en loges].

K : Oui, mais c’est plus rare ; à l’époque, c’était jamais. Là, t’as quand même de l’eau. Fallait qu’on s’occupe de nous-mêmes.

C : D’ailleurs, très souvent, les caterings sont très nuls.

K : C’était l’époque où, quand il y avait de l’eau, c’était des grandes bouteilles : c’était pratique ! T’étais sur scène avec ta bouteille, elle tombe. Parce qu’encore une fois, on amenait tout : on avait la sono, l’éclairage, les instruments, les musiciens : tout ! Parce qu’il n’y avait rien. Nous, on jouait dans des piscines, dans des hangars, ou dans des théâtres qui n’étaient forcément pas équipés : pas de sono, très peu de lumière.

K : [A propos de l’interview en général] On a dit des choses quand même !

C : Évidemment qu’il y a beaucoup de choses à prendre : le problème, c’est que c’est un roman. Parce que ça, c’était juste des moments particulièrement forts.

(Pendant cette pause, Christian prend le temps de me préciser que les toilettes n’existent pas sur Kobaïa)

C : D’ailleurs, « Toilettes », ça n’existe pas en kobaïen. On a passé le cap.

Moi : Le cap de quoi ?

 

C : Y a pas de toilettes sur Kobaïa ! Enfin… On n’en est plus là !

 

Reprise

K : On n’a pas joué souvent le morceau Udu Wudu sur scène, non ?

C : Oui, mais au départ, le morceau était plus long. Pareil pour Dondaï : vu qu’on avait un certain nombre de morceaux, il fallait cadrer sur l’album, mais Dondaï durait trente minutes. Donc j’ai tout réduit, j’ai pris les phrases qui me semblaient les plus essentielles. Tout ça a été travaillé chez moi, mais moi, je ne demandais qu’à continuer cet échange. Ça pouvait durer trente minutes.

Moi : Ce morceau finit trop vite.

C : Mais je le sais ! Mais bon, l’enregistrer aujourd’hui, non.

K : Parce qu’il y a une bonne ambiance quand même : les chants sont assez lyriques.

« Mekanik Machine », single uniquement paru en 45 tours.

K : Tiens, un mystère de l’époque Udu Wudu, c’est un des morceaux que je préfère de Jannick : Mëkanïk Machine [enregistré lors des sessions de Köhntarkösz, sorti en 45 tours]. Toi et Jannick : olalala !

C : T’as l’air d’oublier quelque chose : l’enfer que tu as mis avec ta voix sur le morceau !

K : Tous ! Il y a une énergie, un son, un groove, entre la partie de basse et la grosse caisse de Christian. Waw ! Dès la première seconde, ça décolle, avec l’espèce de mystère Jannick, toujours en fond.

(Tout le monde essaie de chanter la partie de basse — puis Christian essaie de vendre son 45 tours rare de Mëkanïk Machine à Klaus.)

K : Où est-ce qu’on a fait ce morceau ? On ne l’a pas fait à Valbonne ?

C : Si, peut-être. Je n’ai pas le souvenir qu’on l’ait fait au studio de Milan.

K : Ça sonne monstrueux : là, il n’y a pas de Gomelsky !

C : En fait, au mixage de MDK, je n’y connaissais rien, je n’avais jamais touché une console de ma vie. Je voulais qu’il y ait de la basse. Giorgio m’avait indiqué la tirette de basse, mais on pouvait changer la marge de la tirette par les petits boutons du dessus. Moi, j’étais ignare, complètement. Donc il me dit, presque pour prouver ma bonne foi : « Ça, c’est la tirette de la basse, tu la mets comme tu veux. » Je commence à monter, et il ne se passe rien. Et j’étais là, je n’osais pas, parce que dès que j’augmentais, il disait : « Doucement ! Doucement ! » Or, le volume ne changeait pas.

K : C’est ça qu’on a toujours eu comme sensation : on n’entend rien, on ne l’a pas ; elle est où [la basse] ?

C : Moi, j’ai une copie de la rythmique studio avant de faire le mix ! Ce n’est pas possible comment ça sonne. Mais il n’y a rien : il n’y a que basse, piano, batterie.

K : Et pour Köhntarkösz, c’était pareil. D’ailleurs, vous avez sorti la version sans les overdubs, où il y a le son, parce que Gomelsky…

C : Que de regrets. Même pour Alien, c’était Benoît Widemann qui mixait. On avait une copie énorme, et Benoît Widemann a fait le mix et a tout réduit. Il s’est pris pour je ne sais pas qui… pour Rudy Van Gelder ! Il a tout réduit, il n’y avait plus rien.

K : Tu te souviens que j’avais fait des enregistrements d’Alien avec Lockwood, Widemann, Jannick et toi ?

C : Ah oui, celui-là ! Tu as ces enregistrements ?

K : Oui, d’ailleurs, je crois que Jannick m’avait piqué les bandes.

C : Oh bah…

« Köhntarkösz », ici dans la version évoquée par Christain & Klaus

Rudy Blas : Le son d’Attahk est vraiment beau !

C : Oui, mais attends : c’est Laurent Thibault qui m’a dit : « On va essayer de faire un beau disque », et là, on passait des jours sur la batterie. Oui, on avait vraiment travaillé le son.

K : C’est aussi Hérouville qui sonne !

C : Oui, mais malgré tout, on a beaucoup bossé.

Q : Mais donc, à partir d’Attahk, Gomelsky n’était plus du tout impliqué dans le groupe ?

K : Non !

C : Si, j’avais juste une petite anecdote sur l’enregistrement : moi, j’ai des problèmes électriques ; il paraît que Jean Cocteau en avait. Faut pas que je touche les appareils électriques !

K (l’air impatient de dire son histoire) : L’histoire du magnéto aussi, qu’on pourra vous raconter éventuellement !

C : Laurent, qui venait d’acheter une console à trois milliards, me dit : « Tu peux stopper la bande ? » Stella hurle : « Non, faut pas qu’il touche au bouton stop ! » Laurent lui dit que, tout de même, c’est une bonne console. Stella réitère, mais Laurent me dit d’appuyer sur stop : j’appuie, et là, la machine s’arrête, et elle s’est arrêtée pendant trois jours ! Puis elle s’est remise en marche. Des techniciens sont venus et n’ont jamais trouvé la panne.

K : La panne était au bout de son doigt.

C : Une copine, une fois, me montre sa montre qu’elle avait héritée de sa mère, et quand je la touche, elle s’arrête. Je lui dis que sa montre ne marche pas. Elle la remet et, en effet, elle ne marchait plus, alors qu’elle marchait il y a cinq minutes ! Pour en finir sur cette histoire, sinon on n’en finirait plus : chez moi, un jour, en interview, il y a un journaliste, Julie (la fille de Christian) et moi. Il balaye toutes les périodes de Magma, et puis on évoque la fameuse période avec le monsieur dont on ne cite pas trop le nom [Jannick]. Il pose une question, mais je lui dis que je préfère ne pas en parler. J’avais des baffles pour écouter de la musique, et dessus, deux chandeliers qui étaient posés. Soudainement, un des deux chandeliers décolle. On était assis sur le canapé, tous les trois. Le chandelier se lève, traverse la pièce et se pose pratiquement au pied du gars. Moi, je ne bouge pas, Julie ne dit rien et le gars non plus. Il continue l’interview. Une semaine après, j’ai appelé Julie, je lui demande si elle a vu ce qui s’est passé ; elle fait : « Le chandelier ? Oui. » Mais ce qui est fou, c’est que le mec continue l’interview sans remarque : sans rien dire !

Photo par Marius Petitjean

K : Le coup du magnéto : Christian a toujours eu de bons magnétos, et là, tu t’étais procuré le 4 pistes sur quart de pouce Tascam, et tu as fait beaucoup d’enregistrements avec. Puis un jour, je viens chez toi, je vois le magnéto par terre, avec une chaise dont le pied était sur le bouton « Record ».

C : Oui, parce que le bouton refusait de rester appuyé : il remontait ! Donc j’ai mis une chaise sur la touche, et un dictionnaire pour faire du poids, et voilà !

K : Puis Christian me demande de voir pour régler le problème. Mais je n’ai jamais eu de problème.

C : Je lui ai vendu ! Je lui ai dit : « Klaus, tu veux l’acheter, mais je te préviens ! », parce que moi, j’étais très content de lui avoir vendu ça.

K : Je n’ai jamais eu l’ombre d’un problème ! J’étais mort de rire.

« Zombies », dans la version mentionnée (Frejus, 1977)

Q : A propos de la manière dont vous êtes passés de Udu Wudu à Attahk, les enregistrements des concerts de l’époque témoignent d’une transition, avec, par exemple, Zombies, qui est interprété dès 1977 dans un style qu’on retrouvera pleinement dans Attahk.

K : En fait, j’ai longtemps pensé qu’il n’y avait pas de groupe constitué au moment d’Attahk, car on est arrivés en studio, on n’avait pas répété, jamais joué les morceaux sur scène (d’ailleurs, qu’on n’a pratiquement pas joués après le disque). Et Christian est arrivé avec une partie de piano, un chant dessus, et moi, je n’ai pratiquement pas chanté, parce que ce n’était pas composé en amont mais sur place. C’est ça, l’image que j’ai d’Attahk, qui n’a pas été une partie de plaisir pour moi parce qu’il n’y avait pas de chant.

C : T’as fait un chant dans un morceau quand même ! (Rudy Blas souligne que c’était Spiritual.)*

K : Mais je n’allais pas arriver et dire : « On va effacer la partie de voix de Christian » et me mettre dessus. J’étais un peu là, mais par opposition aux autres disques : Mëkanïk, on l’avait joué, répété, arrangé ; là, les morceaux sont arrivés : il n’y avait rien, pas de maquette, et tu les as faits sur place.

Q : Donc, il n’y avait toujours pas l’idée d’enregistrer Ëmëhntëhtt-Rê ou d’autres ?

K : L’idée, c’était aussi de faire des petits morceaux.

C : Ouais, il y avait ça, mais aussi on voulait surprendre ; les mecs nous attendaient pour la suite du « style Magma ».

K : Des morceaux de soixante-douze minutes.

C : Voilà, on sortait des grands morceaux d’avant : ils attendaient quelque chose d’autre, mais dans l’esprit. Et là, c’était la surprise totale, ça ne ressemblait absolument pas à ce qui s’était passé auparavant. Je me rappelle aussi qu’immédiatement après, Klaus, tu as enregistré un disque avec Weidorje.

K : Non.

C : Pourquoi non ?

K : Moi, je devais chanter dessus, mais pareil : certains des musiciens du groupe Weidorje ont dit : « Ça va sonner trop Magma », donc c’est Bernard qui a fait les voix.

C : Donc Bernard a fait un disque Weidorje, qui était drôlement inspiré de ce qu’on faisait avant. Or, quand Attahk est sorti, ça n’avait aucun rapport avec ce qui s’était passé avant, pendant que Bernard, qui ne faisait pas un copier-coller, il ne faut pas exagérer, faisait quelque chose de très proche d’une ambiance « Magma ». Surprise générale !

K : Pour tous les disques, ça a été un peu comme ça : un choc. À chaque fois, c’était un nouveau Magma, dans les compositions mais aussi avec les musiciens ; donc, à chaque fois, il y avait la surprise.

C : C’est l’idée ! Moi, j’écoutais beaucoup de jazz, et notamment John Coltrane, et chaque disque nous surprenait : on se demandait ce qui allait se passer. On voyait son évolution, disque après disque. Aujourd’hui, c’est le foin : pour les gens qui ne connaissent pas l’histoire, il y a quatorze versions de My Favorite Things, où est la bonne ? Là et là : deux. La première et Village Vanguard.

À partir de là, nous avons divagué sur la période où John Coltrane a joué avec Roy Haynes, suivie d’une analyse de la structure du thème Transition de Coltrane, avant de parler de choses et d’autres, très éloignées de « Udu Wudu ». Je laisse finalement cette dernière anecdote, qui est venue se greffer tardivement à l’échange, quand nous parlions du rôle de la basse avec Vander.

« Jannick m’avait confié des bandes. J’ai écouté sa musique, celle qui n’est jamais sortie. J’ai écouté les thèmes. Même pas extraordinaire! Comme c’est lui qui avait fait la maquette, il chantait la mélodie, qui était sans plus. Sauf que la mélodie se répète : c’est toujours la même ; ce qui change, ce sont les accords derrière. Selon les harmonies, cette mélodie, qui paraissait presque insipide, devient émouvante, dramatique, donne envie de pleurer, et le mec ne varie pas un instant de son intention. J’ai écouté ça, je me suis dit : “On ne peut pas faire ça, on ne peut pas jouer ça : non, Jannick !” Je lui ramène les bandes et je lui dis qu’il faut que ce soit lui qui fasse ça. Je lui ai dit que je voulais bien participer, sans problème, mais que je refusais de toucher à sa musique sans qu’il soit présent. 

Des années plus tard, je me dis qu’on pourrait finalement tenter l’affaire. Je dis à Jannick : “J’ai réfléchi, cinq ans plus tard, peut-être qu’on pourrait essayer si tu me reconfiais les bandes.” Il me répond : “Chez moi, c’est un tel bin’s… Je vais essayer de regarder.” Puis il m’a dit qu’il n’avait pas retrouvé les bandes, et moi, j’ai cru qu’il ne voulait plus me les confier. Bien plus tard, j’ai eu son fils [Jimmy Top, qui fut membre de Magma de 2020 à 2025] : je lui dis : “C’est le bordel chez lui.” Il me répond : “Tu imagines mal ! Il est incapable de retrouver le café, c’est indescriptible.” J’ai compris et je me suis dit : quel dommage ! Il y a des trésors qui se perdent : sa musique, magique ! »

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