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Session d'enregistrement de Three Quartets - 1981 - photo de C. Taylor Crothers

Three Quartets de Chick Corea : monument unique d’un « jazz néoclassique »

  • Dernière modification de la publication :10 janvier 2026
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“C’était comme aller en mission, comme une brigade du SWAT, parce qu’il y avait le danger de jouer cette musique, qui était tout à fait nouvelle en son genre.”

Eddie Gomez à propos des sessions pour Three Quartets

Il est vrai que Three Quartets marque résolument un tournant majeur dans la direction musicale de Chick Corea. Sur la période allant de 1976 à 1980, Chick Corea sort plus de 14 albums, dont 11 albums studios. La plupart des compositions qu’ils contiennent sont des mélanges de ses racines jazz, de son intérêt pour l’évolution rapide des synthétiseurs de l’époque, et d’autres genres musicaux qu’il intègre avec plus ou moins de bon goût dans des compositions qui n’ont pas toutes passé le test du temps. 

Cette période extrêmement prolifique provient d’un état d’esprit très particulier qui contrebalance l’idée commune à cette époque qui était que le “vrai” jazz était mort. À la question de savoir si on pouvait associer le mouvement fusion des années 1970 à ce que Mike Haid appelle l’ère du bebop électrique, Chick répond : 

"Oui, et ce que ça veut dire pour moi c’est que nous ne vivons pas pleinement notre vie dès-lors que l’on reste coincé dans le passé et que l’on dit “C’était la belle époque” et “Aujourd’hui ce n’est plus comme ça” (…). Si je veux donner une réalité à ma pensée, je dois dire “Ok, ce n’est plus aussi bien aujourd’hui, donc je vais créer quelque chose pour que ça se passe maintenant. Je vais faire quelque chose pour y remédier. Je vais ouvrir un club, ou bien sinon je peux me charger de créer une nouvelle forme de musique et de poursuivre mon ambition en tant que musicien, parce que je veux faire revivre cet esprit”.

Ce caractère ambitieux mène Chick Corea à repenser totalement son approche musicale au début des années 1980. L’album studio qu’il sort en 1980, “Tap Step”, n’est pas bien reçu par la critique, celle-ci lui trouvant un style trop hétéroclite et “peu musical” (selon les dires d’une critique du Billboard magazine). Sans abandonner la force novatrice qui jalonne sa discographie, Chick veut revenir à une musique acoustique qui serait inspirée des racines classiques qu’il tire de sa formation avec Salvatore Sullo.

“Toute ma vie, d’une façon ou d’une autre, j’ai été ancré dans la culture de la musique de chambre européenne, la musique classique, et j’aime beaucoup cette tradition. Et d’une façon ou d’une autre j’essaie de fusionner la musique classique et le jazz.”

Ainsi, Corea va s’isoler et, chose assez spéciale pour être notée, il pense d’abord aux musiciens qu’il va solliciter avant de commencer à écrire. C’est ainsi que Michael Brecker, Steve Gadd et Eddie Gomez lui viennent à l’esprit.

Si Brecker et Gomez sont déjà des musiciens incontournables de la scène jazz de l’époque, Steve Gadd peut sembler comme un intrus au premier abord. Si il était alors le batteur le plus demandé des studios américains, ayant fait ses armes avec Simon & Garfunkel, Steely Dan ou encore James Taylor, son amitié avec Corea remonte à 1965, avant d’intégrer pendant une très brève période Return to Forever, le groupe emblématique mené par Chick Corea dans les années 1970. Il est également possible de l’entendre sur les albums The Leprechaun et My Spanish Heart, mais jamais sur des rythmiques purement jazz, gardant toujours un côté fusion. En réalité, Steve Gadd avait un amour profond pour le jazz, mais surtout il possède deux atouts absolument majeurs pour les sessions de Three Quartets : ses talents de “sight-reader”, cette capacité à décrypter rapidement une partition tout en la jouant, et de gardien absolu du “groove”, habileté qu’il a développée à travers ses milliers de sessions studio au service de musiques diverses et variées.

Chick Corea, Steve Gadd et en arrière-plan Michael Brecker; 1981, photo de Ed Pearlstein

C’est après ces premières délibérations que Corea entreprend d’écrire “une œuvre qui ressemble à de la musique de chambre, comme un quartet de cordes”.

“Le quartet de cordes est une forme classique et un des plus beaux ensembles de musique classique. Le quartet avec saxophone est, de même, un ensemble classique du jazz. J’ai donc composé [Three Quartets] en l’imaginant plus ou moins comme le produit de ces deux ensembles. J’ai combiné la musique de chambre avec le quartet de jazz que j’avais en tête et j’ai écrit cette suite de musique en un peu plus d’une semaine. Ça a été plutôt facile car j’arrivais à voir comment une composition menait vers l’autre, comme l’une d’entre elles allait mettre en valeur tel musicien, et ça venait comme ça… C’était comme une “mini-suite”, avec ces solistes et cet orchestre”.

Il faut se pencher sur ce que Corea veut dire par la “mise en valeur des musiciens”. Comme dit, Chick était dirigé par le jeu des musiciens auxquels il a pensé. Par exemple, il pensait sans cesse à la façon dont la musique de John Coltrane influençait profondément le jeu de Michael Brecker. C’est dans cette optique qu’il divise alors le quartet n°2 en deux parties : la première met en avant davantage la face lyrique et mélodique du phrasé de Michael, tandis que la seconde, dédiée à John Coltrane, lui permet de démontrer ses habiletés techniques dans un style purement coltranien.

De même, Corea prend avantage du son caractéristique d’Eddie Gomez, qui tire parti du timbre naturellement boisé de la contrebasse mais aussi des limites techniques d’amplification de l’époque imposant beaucoup de médium dans sa sonorité. 

L’objectif de Chick pour cet album est donc d’introduire une immixtion du classique dans le format le plus standard de la musique jazz : le quartet avec cuivre. Comme l’indique la pianiste Monika Herzig, c’est la musique de Béla Bartók et de Beethoven qui déteint le plus sur Three Quartets ; Corea citera également Alban Berg dans les notes linéaires de l’album. En réalité, comme l’explique Ken Ge, on peut parler ici d’une sorte de “jazz de chambre néoclassique”, en ce qu’il y a une réelle sensibilité classique qui se dégage de toutes les compositions. Il est possible de penser alors au courant Third Stream, un genre combinant musique classique et jazz tombé quelque peu dans l’oubli, faute d’une unité conceptuelle suffisamment attractive et bien exécutée.

En réalité, l’approche compositionnelle de Chick durant ces sessions n’est pas si différente de ce qu’il a pu faire auparavant :

“Je considère que l’élaboration de la musique est une série de libertés accompagnées de barrières. C’est à moi d’établir des espaces de liberté ainsi que des zones dans lesquelles je détermine où je suis – pas nécessairement des vraies barrières, mais un son précis – quelque chose d’écrit : un unisson, une mélodie, un tempo, une harmonie qui se découvre, peu importe ce que c’est ; quelque chose qui ancre la composition et qui la fait être ce qu’elle est et pas n’importe quelle autre composition. Puis il y a la partie de la composition que l’on ouvre et que l’on explore. Tout tient à cet équilibre entre ces deux éléments.”

Du reste, le pan “classique” de Three Quartets imposait par nature des sections et des blocs très écrits, et des zones de liberté relativement plus restreintes qu’à l’accoutumée. Ainsi, Steve Gadd a dû innover en trouvant toutes les astuces qui lui permettraient d’accrocher ses très nombreuses partitions.

“J’avais la première page accrochée au mur sur ma gauche, et puis ça allait tout autour de mon kit jusqu’à ma droite. Je les accrochais entre deux pieds de micro ou sinon sur les pieds de cymbale. Il y avait des pages partout. C’était de la musique compliquée mais inspirante.”

L’enregistrement s’est déroulé très rapidement, sur quelques jours de janvier et de février 1981 au studio Mad Hatter de Los Angeles ; si rapidement qu’ils se permettront, au vu du temps de studio qu’ils avaient réservé, d’enregistrer également quatre pistes qui sortiront en 1992 lors de la réédition CD de l’album. Comme Gadd le souligne dans son interview avec Rick Beato, ils étaient tous à un moment de leur carrière où ils étaient au maximum de leurs capacités : tout allait très vite et l’album fut bouclé en avance.

Dès lors, une tournée se profilait : il fallait promouvoir ce nouvel accomplissement de Chick qui accompagnait un renouvellement nouveau et profond de sa musique. Néanmoins, comme à chaque fois que Gadd et Corea se retrouvent, c’est pour une courte durée puisque Steve ne peut rester durablement dans un projet et parcourir le monde en tournée tant il est sollicité sur la place des musiciens de studio. S’il va assurer les dates prévues aux États-Unis, Chick Corea va choisir Roy Haynes pour le remplacer pendant les rares échéances internationales du quatuor.

Le groupe accompagné de Dizzy au Carnegie Hall le 13 mars 1981 - Downbeat Juin 1981

De ces concerts, il reste aujourd’hui plusieurs enregistrements, dont un enregistrement de la performance que le quatuor donna à Tokyo, au festival Live Under The Sky le 23 juillet 1981, qui permet de saisir l’intensité inédite qui émanait de ce groupe, particulièrement pendant la seconde partie du “Quartet n°2”. Cette énergie, le public la redécouvrira intacte en 2002, lorsque le groupe original se réunira une unique fois à l’occasion des 60 ans de Chick. Les critiques sont unanimes : la synergie de ces quatre musiciens est intemporelle et résiste à l’épreuve du temps. Cette performance, enregistrée et éditée en vidéo sur le DVD Rendezvous in New York, est absolument mémorable et immortalise une virtuosité mais surtout une symbiose extraordinaire et rare. Chick se remémore :

“Le jeu de Mike vingt ans plus tard pour mon anniversaire au Blue Note était très solide. Il était vraiment dedans – passionné !”

Chick continuera après Three Quartets à développer cette approche néoclassique, avec des pièces comme “Lyric Suite for Sextet”, sans jamais égaler ce qui est devenu aujourd’hui un incontournable et une illustration de ce que peut être le jazz, même dans sa forme la plus écrite.

Chick Corea et Michael Brecker - Magazine Jazzlife - Juillet 1981

Sources principales : 

  • CRAIG, Dale A. Trans-Cultural Composition in the 20th Century, 1986.
  • GE, Tianyuan (Ken). Bright Bass Timbres in the “Dark Age” of Jazz: Eddie Gomez, Three Quartets, Transgression, and Transcendence, 2018.
  • HERZIG, Monika. Experiencing Chick Corea: A Listener’s Companion. New York : Oxford University Press, 2017.
  • MILKOWSKI, Bill. Ode to a Tenor Titan: The Life, Times, and Music of Michael Brecker. Milwaukee : Backbeat Books, 2021.
  • PAS (Percussive Arts Society). Biographie de Steve Gadd. En ligne : site Pas.org. Disponible sur : https://www.pas.org (consulté le 08/01/2026)
  • BEATO, Rick. Steve Gadd: Interviewing the Drumming Legend. En ligne. Disponible sur : youtube.com (consulté le 08/01/2026)
  • DownBeat. « A Conversation with Chick Corea ». DownBeat, juin 1981.
  • SCHNABEL, Tom. Tom Schnabel shares a treasured interview with the late Chick Corea from 1982. En ligne : KCRW. Disponible sur : https://www.kcrw.com (consulté le 08/01/2026)
  • ROSENTHAL, Ted. Freedom and Taste. 1998.
  • RANDALL, Mac. Chick Corea & Steve Gadd: The Past That Never Was, mars 2018.