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La bande originale la plus culte de l’histoire du jazz : La musique d’Ascenseur pour l’Echafaud

  • Dernière modification de la publication :8 janvier 2026
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“Si je n’entendais pas ta voix, je serais perdu dans un pays de silence”

Ce sont les premiers mots prononcés à l’écran et ils font partie de ces répliques qui ne peuvent se perdre dans l’histoire du cinéma. Louis Malle est rentré dans cette histoire dès la première réplique de son premier long-métrage. Puis Jeanne Moreau dit à Maurice Ronnet de se taire, ce qui laisse le spectateur apprécier les premières notes jouées par Miles.

Mais comment une bande originale a-t-elle pu s’immiscer au rang d’album incontournable du jazz ? C’est une question d’autant plus légitime que Louis Malle n’était personne à ce moment là, et que Miles venait d’enregistrer Miles Ahead, un de ses albums les plus arrangés et orchestrés. Pourquoi accepte-t-il de bricoler en une soirée une bande originale du premier film d’un réalisateur inconnu avec quatre musiciens entre deux concerts au Club St-Germain de Paris ?

Il faut dire que la rencontre fut aisée : Louis Malle rencontra Miles tout naturellement par l’intermédiaire de Juliette Greco, qui était la concubine du trompettiste à cette époque. Malle adopta une technique imparable : il filât directement à l’aéroport rencontrer Miles à son arrivée à Paris, embauché pour trois semaines au Club St-Germain, précédé d’un concert à l’Olympia.

Miles Davis et Juliette Gréco

Face à l’idée d’enregistrer une musique de film, Miles est tout ouïe : possédant une importante culture cinématographique, il veut composer pour le cinéma depuis qu’il a vu “Un Tramway Nommé Désir” et entendu la musique d’Alex North. En effet, cette bande originale a eu un effet majeur sur lui : North avait rompu avec la musique traditionnelle hollywoodienne pour insérer une musique jazz presque-modal.

“Merde au jazz ! Alex North est meilleur !”

Miles Davis à son frère Vernon

Néanmoins, une question subsiste : comment Miles peut sortir du studio avec ce qui est Miles Ahead, son album le plus écrit, et quelques mois plus tard accepter d’enregistrer une musique absolument libre ? La raison est simple : Miles ne voulait pas louper l’opportunité qui se présentait à lui ; et Louis Malle voulait absolument présenter son film au prix Louis-Delluc ce qui imposait un délai de quelques jours seulement.

Passionné de jazz, Louis Malle était absolument pour une musique quasi-improvisée :

“J’étais un cinglé de jazz… la musique d’Ascenseur est unique. C’est l’une des rares musiques de film qui aient été entièrement improvisées… Je passais les séquences sur lesquelles on voulait mettre de la musique, et il commençait à répéter avec ses musiciens... le film en était métamorphosé... Quand on a ajouté la musique, il a soudain décollé.”

“J’ai insisté pour que dans Ascenseur, la musique soit plus importante que l’image dans plusieurs scènes. Et j’aurais préféré que dans certaines scènes l’image soit plus neutre pour faire ressortir l’importance de la musique nettement plus.”

Louis Malle croyait toutefois innover en faisant la première bande son improvisée, mais Django Reinhardt l’avait déjà fait auparavant pour des courts-métrages.

Malle ne va donner que quelques indications à Miles. L’une d’entre elles est particulièrement visible : la musique doit faire contre-pied le plus souvent possible au caractère des personnages. En ce sens, il est allé jusqu’à attribuer certains morceaux à des séquences différentes que celles pour lesquelles ils étaient prévus à la base.

En effet, là est le cœur de l’innovation de la bande originale d’Ascenseur pour l’Echafaud : dans la précipitation liée à l’impératif du prix Louis-Delluc, Malle va organiser une projection privée du film, pendant laquelle le groupe jouera et sera enregistré en direct. Cette projection aura lieu dans un studio des Champs-Elysées dans la nuit du 4 au 5 décembre 1957. Il est vrai toutefois que Miles avait, quelques jours auparavant, pu voir certaines séquences du film et griffonner quelques idées, mais rien de signifiant : la création s’est réellement faite sur le moment, dans cette nuit de décembre 1957.

Jeanne Moreau servant d’intermédiaire entre le bar adjacent au studio et les musiciens, la session pouvait commencer. À partir d’extraits d’une trentaine de secondes chacun, Miles commença à donner des indications à son groupe. Mais Malle devînt nerveux face au niveau d’abstraction de la musique proposée par Miles, ce à quoi il lui répondait régulièrement de “rester cool”, qu’il avait tout en tête et qu’il fallait simplement le laisser dérouler son plan. Il est vrai que la musique pouvait parfois paraître quelque peu opaque pour qui ne serait pas sensible à ce genre de jazz. René Urtreger, pianiste de la session, se souvient :

“Pendant une séquence, il m’a demandé de ne pas jouer, parce qu’il voulait qu’on [la batterie et la basse] improvise sur les accords de “Sweet Georgia Brown” à un tempo très rapide avec Kenny Clarke et ses balais, sans qu’on ne puisse reconnaître le thème original”. 

En réalité, Miles savait exactement quoi faire pour chaque scène en raison de sa culture cinématographique : il a le sens de l’image. Par exemple, au début du film, quand Maurice Ronet s’apprête à assassiner son patron, Miles sait immédiatement qu’une simple note de contrebasse suffira pour appuyer la tension de la scène. Néanmoins, Malle, particulièrement inquiet, demande à Miles de rajouter quelque chose : Davis enjoint alors Kenny Clarke, son batteur, à utiliser ses balais et à effleurer très légèrement ses cymbales : la combinaison ainsi que la répétition des deux paraît a posteriori exceptionnellement efficace pour soutenir la tension de cette longue scène dans laquelle Ronet traverse le bureau de son patron avant de passer à l’acte.

En fait, comme le souligne Ian Carr dans “Miles Davis: The Definitive Biography”, Miles prend pour la première fois réellement conscience qu’il peut créer une musique frappante sans partir de thèmes écrits ni de structure harmonique préalablement déterminée. C’est ce qui est très fort ici : la musique a une vraie identité décelable entre mille et pourtant elle n’était que très peu si ce n’est pas du tout écrite. On retrouve finalement ici les éléments qui feront le succès du jazz-modal. Surtout, la musique d’Ascenseur pour l’Echafaud est ce qu’il y a de plus proche dans les années 1950 de la manière dont Miles jouait avec Charlie Parker, avec ces morceaux à la fois très rapides, des phrases musicales extrêmement sinueuses, et des thèmes sombres et agressifs (on pense ici à “Sur l’Autoroute” ou à “Diner au Motel”, agressifs par leur tempo et sombres notamment par l’utilisation que fait Davis de l’Harmon Mute).

Il faut néanmoins tempérer un certain point : contrairement à ce qu’on peut lire ici et là, la musique n’était pas complètement improvisée. Comme-dit précédemment, Miles avait pu y réfléchir quelque peu pendant les jours qui précédaient l’enregistrement, sans pour autant aboutir à aucun thème précis. On le sait grâce au témoignage de Jeanne Moreau, qui raconte avoir été avec Miles le jour précédent la session. Il aurait fait une sieste, et puis, au moment de se réveillé, aurait crié “C’est la ligne de basse que je veux que Pierre joue !”.

De même, Miles raconte dans son autobiographie :

“Comme c’était à propos d’un meurtre et que c’était censé être un film de suspense, je suis allé répéter dans un bâtiment vieux et lugubre. Je croyais que ça allait donner à la musique qu’on jouait l’atmosphère que je recherchais, et ça a marché. Tout le monde a adoré ce que j’ai fait avec la musique du film.”

Une anecdote à prendre avec des pincettes néanmoins : on ne sait jamais quoi prendre à la lettre dans ce qu’il dit lui-même de sa vie. De même, en réalité, Miles prit soin de ne pas dire à son groupe qu’il avait en réalité déjà vu certains fragments du film : c’est de cette manière qu’il propagea lui-même sa légende.

Légende ou pas, Kenny Clarke n’hésitait pas à dire que cette session était un des plus beaux moments de sa carrière. Il dit à propos de Miles :

“Soudain, il a dit “Attends une minute, juste là ! Stop ! juste ici !” Et après il a dit, “On joue ça, et ça juste après”, et ça avait l’air d’aller vraiment bien avec la scène et tout ceci a semblé très bien réfléchi. Et on a fait la musique du film comme ça… Ça a donné quelque chose de magnifique. Miles a réellement fait un travail merveilleux. Et je veux dire, tout ça est arrivé sur le moment. Après trois heures c’était fini.

À propos de légende, il faut préciser néanmoins que la rumeur propagée par Boris Vian, auteur des notes linéaires de l’album, selon laquelle le son de Miles serait particulier en raison d’une blessure qu’il se serait faite à la lèvre en amont de l’enregistrement, est absolument fausse et démentie par le groupe, Vian n’ayant même pas assisté aux sessions d’enregistrement.

Finalement, après une seule nuit d’enregistrement, la bande originale d’Ascenseur pour l’Echafaud deviendra un des albums les plus connus de la carrière de Miles, et une référence pour la musique de film française et internationale. Le film gagnera bien le prix Louis-Delluc de 1957, et là où Davis obtiendra une renommée très importante en Europe pour cette œuvre, il ne sera même pas invité à la première américaine du film. Mais comme il le disait dans son autobiographie, le public américain ne l’a jamais traité à sa juste valeur.

Malle voulait reprendre Miles sur “Les Amants”, mais là où Malle voulait l’avoir absolument seul cette fois-ci, Miles voulait le faire avec tout un orchestre, une vingtaine de musiciens, et des arrangements précis. Rappelons ici que Miles venait d’entamer sa collaboration mythique avec Gil Evans, en conséquence de quoi il était complètement plongé dans des travaux orchestraux, qui aboutiront à quelque chefs-d’oeuvre comme Miles Ahead et Sketches of Spain.  

Finalement, comme l’écrit Jean-Louis Ginibre : « Ascenseur pour l’Echafaud serait resté un film relativement mineur sans la musique de Miles Davis… Il savait comment donner une dimension tragique à un banal drame, et je pense que Miles, en aidant le film de Louis Malle, s’est également hissé à de nouveaux sommets, et s’est rendu compte du caractère tragique de sa musique qui n’était, jusqu’alors, que faiblement exprimée”.

“Je dois dire que dans la dernière séquence d’Ascenseur pour l’Echafaud, le commentaire de Miles - qui est d’une extrême simplicité - donne vraiment une dimension extraordinaire à l’image”.

Louis Malle

De gauche à droite : Pierre Michelot, Barney Wilen, Jeanne Moreau et Miles Davis

Sources principales : 

  1. Miles Davis: The Definitive Biography: Carr, Ian
  2. « Miles : L’autobiographie » de Quincy Troupe, Miles Davis
  3. So what: The Life of Miles Davis – John Szwed