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Jaco et Biréli à Cologne en 1986 - Photo par Thomas Dorn

Cycle Jaco Pastorius : Entretien avec Biréli Lagrène

  • Dernière modification de la publication :9 mars 2026
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For English readers, you will find the translation at the bottom

Cette année, Jaco Pastorius aurait eu 75 ans. Considéré comme l’un des plus grands musiciens de sa génération, il est mort prématurément à l’âge de 35 ans, en 1987.

Presque 40 ans après sa mort, JazzFR lui dédiera un cycle en 2026 pour lui rendre hommage, et c’est à cette occasion que nous allons publier des entretiens avec des figures importantes de son parcours. Néanmoins, comme à notre habitude, l’accent sera mis sur ses collaborations moins connues, moins évidentes, mais musicalement tout aussi majeures.

C’est ainsi qu’il a été décidé, pour ouvrir ce cycle, d’aller consulter l’un des plus grands virtuoses de la guitare sur la scène jazz française : Biréli Lagrène. Le titre de son nouvel album, “Elegant People”, est une référence à la composition de Wayne Shorter, que Jaco et Weather Report ont jouée abondamment durant tout son passage dans le groupe. En effet, Biréli n’avait que 19 ans quand il a rencontré son idole, un soir dans un club new-yorkais : le coup de foudre est immédiat et les deux joueront ensemble jusqu’au lendemain matin. C’est cette histoire que je suis allé lui demander de raconter.

Entretien

Q : Comment s’est passée votre rencontre avec la musique de Jaco Pastorius ?

B : J’étais à Londres à ce moment-là, vers 1981, avec un ami contrebassiste avec qui on faisait quelques concerts là-bas. Il m’a emmené chez un disquaire en me parlant de Jaco : on a alors trouvé le premier album de Jaco Pastorius. Quand je l’ai écouté chez le disquaire, je me suis dit : “Waouh !”, et je l’ai acheté immédiatement.

Moi : Jan Jankeje, le producteur de Stuttgart Aria, a publié une vidéo de vous en 1983 où vous reproduisez à l’identique quelques-unes des lignes de basse les plus importantes de Jaco. Vous aviez complètement intériorisé son jeu.

B : En fait, il faut s’imaginer qu’on a tous pris une claque en l’entendant pour la première fois. On ne se dit pas simplement : “Il joue très bien” ; on s’est tous demandé : “Qu’est-ce que c’est que ça ?” Ce n’est pas juste un bon bassiste : il avait compris des choses à l’époque qui n’avaient jamais été comprises avant, ni après, même par un bassiste d’aujourd’hui. L’oreille et l’habileté que cet homme avait étaient juste hors du commun, encore aujourd’hui ! C’était fou d’avoir poussé la basse à ce point : après lui, on ne savait plus quoi faire ! Il ne reste plus grand-chose.

Biréli Lagrène reprenant certaines des lignes de basse iconiques de Jaco Pastorius; ici en 1983.

Q : Comment s’est passée votre rencontre avec Jaco en 1985 ?

B : Je ne sais plus comment ça s’est passé, ça fait 40 ans ! Je jouais dans un club qui n’était pas très loin de là où jouait Jaco, et j’ai fini un peu plus tôt ce soir-là. On est allés le voir avec quelques amis. C’est comme ça que ça a commencé et que je l’ai vu jouer pour la première fois. On est restés ensemble jusqu’au petit matin, puis, quand je lui ai dit mon nom, il m’a dit qu’il avait entendu parler de moi. Le lendemain, on est allés manger quelque chose ensemble.

Q : Dans quel état d’esprit trouvez-vous Jaco en 1986 ? Selon les enregistrements, son jeu peut être tout à fait erratique comme il peut être très structuré et concentré.

 

B : C’était quelqu’un qui était malade, malheureusement, ce qui le rendait très instable. C’était le côté qui m’avait incroyablement surpris chez lui : d’un coup, il pouvait partir dans des choses que personne ne comprenait. C’était triste ! Mais il avait des périodes où ça allait, où il avait retrouvé toute sa flamme en tant que bassiste et en tant que personne. On a eu la chance de faire quelques concerts où il allait bien. Ça jouait génial!

Le trio à "Riccione", photo par Elio Guidi et fournie par Anton Järvi de "Jaco Pastorius Archive"

Le trio performant « The Chicken » à Rezzato, en Italie, le 5 mars 1986.

Publicité où l’on voit Jaco et Biréli sur scène. 

Q : Mais alors, comment est venue l’idée de faire une tournée ensemble ?

B : Ce n’est pas moi qui ai décidé de faire ça ! Mon agent a appris ma rencontre avec Pastorius et a insisté pour le faire venir en Europe. C’était la femme de Jan Jankeje qui s’occupait de moi comme agente, et elle a monté la tournée.

Moi : En effet, Jankeje a tout sorti ; les deux tournées sont extrêmement bien documentées.

B : Il a fait la totale ! Moi, j’étais très inquiet à cause de sa maladie : il n’était pas au mieux de sa carrière. Ça m’a énormément marqué, à l’époque comme aujourd’hui. Je pensais que les gens allaient me reprocher de l’utiliser alors qu’il n’allait pas bien. C’est pour ça qu’au départ, je ne voulais pas le faire.

Moi : C’est plutôt quelque chose qu’on pourrait reprocher à Jankeje, qui est allé très loin dans la monétisation de ce court passage de Jaco chez Jazzpoint [le label qui a édité “Stuttgart Aria”, seul enregistrement officiel du trio, ainsi que quelques autres disques contenant nombre de prises écartées, coupées ou ratées de ces sessions].

B : C’est un peu ça, et moi, quand j’ai remarqué ça, j’ai dit : “Laissez-le là où il est !” Je voulais vraiment qu’il se fasse soigner et qu’après, on fasse quelque chose ensemble. Ce qui est malheureux, c’est que ce ne sont pas les seuls qui ont profité de lui à cette époque. Au départ, je ne voulais pas être sur le seul disque officiel qui est sorti, “Stuttgart Aria”, dont même le nom est bizarre. Dans l’état où Pastorius était, je n’en avais pas envie, mais Jaco m’a appelé au téléphone en me disant de venir enregistrer. En fait, il était déjà à Stuttgart à cette époque ! [Pastorius habitait chez Jankeje, et ce dernier a essayé récemment de vendre une basse que Jaco aurait apparemment touchée.]

Q : Si “Stuttgart Aria” est un disque en dents de scie, il y a quand même cette magnifique ballade de Jaco : “Teresa”.

B : C’est en effet une très belle composition, qu’il a écrite pour sa compagne de l’époque. Teresa était d’ailleurs présente sur la seconde tournée qu’on a faite [en décembre 1986].

Q : Qu’est-ce qui a mené à faire la seconde tournée ?

B : La première tournée avait vraiment bien marché : les salles dans lesquelles on jouait étaient pleines ; on parle quand même de quelques milliers de personnes. Il me semble que Jaco a aimé aussi ce que j’avais fait avec lui, c’est pour ça qu’on est repartis en tournée.

Moi : Ce qui est impressionnant en écoutant ces enregistrements, c’est la symbiose musicale qu’il y avait entre vous deux.

 B : À l’époque, je connaissais tellement bien sa musique qu’on n’avait pas besoin de répéter. Il m’a suggéré une liste et j’ai simplement dit : “OK.” On a fait une seule répétition générale. Moi, j’étais prêt : je savais à peu près tout ce qu’il avait joué. Ça l’a impressionné ! Quand je suis arrivé, il m’a dit : “Bireli, you did your homework!”, j’ai répondu : “Oui !” Mais il y avait quand même des titres compliqués à la guitare, comme “Reza” : c’était une avalanche de notes.

Q : Entre ces deux tournées, aviez-vous gardé contact avec Jaco, notamment quand il a été traité à Bellevue pour ses problèmes de santé ?

B : Oui, j’avais gardé de ses nouvelles à travers Bill Milkowski, que je connaissais très bien à l’époque. Mais c’était clair qu’il n’avait pas eu les bons traitements et c’est pour ça qu’il a replongé par la suite. C’était quelqu’un de très dur à maintenir en place.

Q : Qu’est-ce que représente la musique de Jaco Pastorius pour vous ?

B : Je l’aime beaucoup parce que c’est quelqu’un avec qui j’ai grandi. C’est la même chose que Django Reinhardt, que Mozart ou que Bach. Pour moi, Pastorius fait partie de ces quatre musiciens que j’adore. “Three Views of a Secret” ou “Punk Jazz” sont vraiment excellents. »

Biréli Lagrène rendant hommage à Jaco Pastorius; 24 juin 2021 - Photo par Alessandro Bosio

English translation

This year, Jaco Pastorius would have turned 75. Considered one of the greatest musicians of his generation, he died prematurely at the age of 35, in 1987.

Nearly 40 years after his death, JazzFR will dedicate a series to him in 2026 as a tribute, and it is on this occasion that we will be publishing interviews with important figures from his career. Nevertheless, as is our custom, the emphasis will be placed on his lesser-known, less obvious collaborations, but ones that were just as major musically.

It was therefore decided that, to open this series, we would turn to one of the greatest guitar virtuosos on the French jazz scene: Biréli Lagrène. The title of his new album, “Elegant People,” is a reference to Wayne Shorter’s composition, which Jaco and Weather Report performed extensively throughout his time with the group. Biréli was only 19 when he met his idol one evening in a New York club: it was love at first sight, and the two would play together until the following morning. That is the story I went to ask him to tell.

Q: How did you first come across Jaco Pastorius’s music?

B: I was in London at the time, around 1981, with a bassist friend I was playing a few concerts with there. He took me to a record store while telling me about Jaco, and that’s when we found Jaco Pastorius’s first album. When I listened to it there in the shop, I said to myself, “Wow!” and bought it immediately.

Me: Jan Jankeje, the producer of Stuttgart Aria, released a video of you from 1983 in which you reproduce, note for note, some of Jaco’s most important bass lines. You had completely internalized his playing.

B: You have to imagine that we were all blown away the first time we heard him. You don’t just think, “He plays very well”; we all asked ourselves, “What is this?” He wasn’t just a good bassist: back then, he had understood things that had never been understood before or since, even by a bassist today. The ear and the skill that man had were simply extraordinary, and still are today. It was crazy to have pushed the bass that far: after him, we didn’t know what else could be done. There wasn’t much left.

Q: How did your meeting with Jaco in 1985 happen?

B: I don’t really remember how it happened — it was 40 years ago! I was playing in a club not very far from where Jaco was playing, and I finished a little earlier that night. We went to see him with a few friends. That’s how it started, and that’s when I saw him play for the first time. We stayed together until early morning, and then, when I told him my name, he said he had heard of me. The next day, we went to get something to eat together.

Q: What state of mind was Jaco in in 1986? Depending on the recordings, his playing can be completely erratic, but it can also be very structured and focused.

B: Unfortunately, he was someone who was ill, and that made him very unstable. That was the side of him that surprised me enormously: all of a sudden, he could go off into things that nobody understood. It was sad. But he also had periods when he was doing better, when he had recovered all of his fire as a bassist and as a person. We were lucky enough to play a few concerts when he was doing well. It sounded fantastic!

Q: So how did the idea of touring together come about?

B: It wasn’t me who decided to do that! My agent heard about my meeting with Pastorius and insisted on bringing him to Europe. It was Jan Jankeje’s wife who was acting as my agent, and she put the tour together.

Me: Indeed, Jankeje released everything; both tours are extremely well documented.

B: He really went all the way! I was very worried because of his illness: he was no longer at the best point of his career. It affected me deeply then, and it still does today. I thought people were going to accuse me of taking advantage of him when he wasn’t doing well. That’s why, at first, I didn’t want to do it.

Me: That’s really something one could hold against Jankeje, who went very far in monetizing Jaco’s brief time with Jazzpoint [the label that released “Stuttgart Aria,” the trio’s only official recording, as well as a few other albums containing many discarded, cut, or flawed takes from those sessions].

B: That’s more or less it, and when I realized that, I said, “Leave him where he is!” I really wanted him to get treatment, and only afterwards for us to do something together. What’s unfortunate is that they weren’t the only ones taking advantage of him at that time. At first, I didn’t want to be on the only official album that came out, “Stuttgart Aria,” whose very title is odd. Given the state Pastorius was in, I didn’t feel like doing it, but Jaco called me on the phone and told me to come record. In fact, he was already in Stuttgart at the time! [Pastorius was staying at Jankeje’s home, and Jankeje recently tried to sell a bass that Jaco had apparently handled. 

Q: Even if “Stuttgart Aria” is an uneven record, it still contains that magnificent Jaco ballad, “Teresa.” 

B: It is indeed a very beautiful composition, which he wrote for his partner at the time. Teresa was also present on the second tour we did [in December 1986].

Q: What led to the second tour?

B: The first tour had gone really well: the venues we played were full; we’re talking about several thousand people. I think Jaco also liked what I had done with him, which is why we went back out on tour.

Me: What’s striking when listening to these recordings is the musical chemistry between the two of you.

B: At the time, I knew his music so well that we didn’t need to rehearse. He suggested a list and I simply said, “OK.” We did just one full rehearsal. I was ready: I knew pretty much everything he had played. It impressed him! When I arrived, he said to me, “Bireli, you did your homework!”, and I replied, “Yes!” But there were still some pieces that were difficult on guitar, like “Reza”: it was an avalanche of notes.

Q: Between those two tours, had you stayed in touch with Jaco, especially when he was treated at Bellevue for his health problems?

B: Yes, I had kept up with news about him through Bill Milkowski, whom I knew very well at the time. But it was clear that he hadn’t received the right treatment, and that’s why he relapsed afterwards. He was someone very difficult to keep stable.

Q: What does Jaco Pastorius’s music represent for you?

B: I love him very much because he’s someone I grew up with. It’s the same for me with Django Reinhardt, Mozart, or Bach. For me, Pastorius is one of those four musicians I adore. “Three Views of a Secret” and “Punk Jazz” are really excellent.”

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